Andrés Barba

Les Petites Mains

Linda Pommereul / PAGE des libraires - avril 2018

Andrés Barba est un jeune auteur espagnol, remarqué et unanimement salué par la critique. Peu étonnant car lire ses oeuvres, c'est prendre le risque d'une véritable expérience littéraire, une plongée en apnée dans un monde fascinant et singulier. Comme une évidence, il impose un rythme au lecteur, fasciné mais éprouvé par ces histoires tragiques et cruelles.

Mathieu Lindon / Libération - mars 2018

Cette phrase définit désormais Marina, 7 ans, l'héroïne des Petites Mains : "Mon père est mort sur le coup, ma mère à l'hôpital." Dans les deux autres textes d'Andrés Barba recueilli en un seul volume, Août-octobre et Mort d'un cheval, il se passe également quelque chose d'épouvantable. Et si pourtant un thème rassemble les trois narrations de l'écrivain né à Madrid en 1975, c'est celui du désir, rebattu mais qu'on n'a jamais vu traité de cette manière, le désir et les mots, le désir et le jeu.

Août, octobre / Mort d'un cheval

Linda Pommereul / PAGE des libraires - avril 2018

Andrés Barba est un jeune auteur espagnol, remarqué et unanimement salué par la critique. Peu étonnant car lire ses oeuvres, c'est prendre le risque d'une véritable expérience littéraire, une plongée en apnée dans un monde fascinant et singulier. Comme une évidence, il impose un rythme au lecteur, fasciné mais éprouvé par ces histoires tragiques et cruelles.

Mathieu Lindon / Libération - mars 2018

Cette phrase définit désormais Marina, 7 ans, l'héroïne des Petites Mains : "Mon père est mort sur le coup, ma mère à l'hôpital." Dans les deux autres textes d'Andrés Barba recueilli en un seul volume, Août-octobre et Mort d'un cheval, il se passe également quelque chose d'épouvantable. Et si pourtant un thème rassemble les trois narrations de l'écrivain né à Madrid en 1975, c'est celui du désir, rebattu mais qu'on n'a jamais vu traité de cette manière, le désir et les mots, le désir et le jeu.

Richard Brautigan

Retombées de sombrero/Un privé à Babylone

Nicolas Richard / AOC - avril 2018

Entre brouillard de cactus et cadavre dans son frigo, C. Card, détective raté et doux rêveur, s'échappe à Babylone pour éviter ses mésaventures bien trop réelles. Partie de polar menteur, l'un des derniers romans de Richard Brautigan, longtemps épuisé en France, reparaît ces jours-ci dans l'épatante traduction de Marc Chénetier.
[...]
Et l'on se demande en fin de compte, après une si réjouissante partie de rigolade, si tous les romans policiers, qu'ils soient antérieurs ou postérieurs à Un privé à Babylone, ne sont pas des variations autour du chef-d'oeuvre facétieux de Richard Brautigan.

Amel Zaïdi / PAGE des libraires - avril 2018

L'écriture fragmentaire fait de certains chapitres de véritables compositions poétiques. Complètement loufoque mais tellement juste, la prose à la fois tendre et amer de Brautigan donne une dimension tragi-comique à ses personnages.

Angela Carter

Vénus noire

Florence Noiville / Le Monde - avril 2018

Ce sont des portraits de femme. De la mère d'Allan Poe à Jeanne Duval, la maîtresse de Charles Baudelaire qui lui inspira le cycle de "La Vénus noire", justement. Sous la plume subtile et ironique de la Britannique Angela Carter (1940-1992), on voit s'incarner cette muse sous toutes ses facettes, érotique, lasse, sensuelle ou cynique. Miroitant entre le clair et l'obscur, ces esquisses d'Angela Carter témoignent de ce que l'écrivaine savait faire de mieux : installer des atmosphères aux lisières du fantastique pour élever au plus haut l'art du trouble et de l'ambiguïté.

Léon Chestov

L'Homme pris au piège - Pouchkine - Tolstoï - Tchekhov

Christian Mouze / En attendant Nadeau - mars 2018

"Dans un mois il se sera écoulé un siècle depuis la naissance d'Alexandre Sergueievitch Pouchkine et, malheureusement, presque soixante-deux ans depuis le jour de sa mort" ; "Il y a cinquante ans, lors de son séjour à Paris, Tolstoï assista un jour à une exécution capitale. Nulle part il ne décrit en détail les impressions retirées de ce terrible spectacle" ; "Tchekhov est mort et on peut maintenant parler de lui librement".
Ce sont les premières phrases des petits essais que Léon Chestov consacre à Pouchkine, Tolstoï et Tchekhov. Le lion ici est bien calme, presque caressant, inoffensif, tout de bénignité. Il avance à pas mesurés. Il sonde les équilibres. À Pouchkine, la naissance et la mort [...]. À Tolstoï, le spectacle d'une mort soudée au supplice. [...] À Tchekhov, la mort en tant que liberté laissée, léguée à ceux qui restent provisoirement. Une mort source d'avenir humain pour les autres.

Manuel de la Escalera

Mourir après le jour des Rois

Marie Hirigoyen / PAGE des libraires - avril 2018

Un témoignage rare sur les prisons franquistes, un récit impressionnant par l'absence de toute haine et par la dignité de ces hommes broyés.

Aurélie Carton / Amnesty International - avril 2018

Dans l'Espagne très catholique de Franco, pas d'exécution entre la Nativité et l'Epiphanie. L'auteur, militant républicain pendant la guerre civile et condamné à mort, profite de cette trêve pour entamer le journal de sa détention. Ce témoignage magistral, paru sous pseudonyme au Mexique en 1996, sort enfin en France.

Melina Balcázar Moreno / Diacritik - avril 2018

Dans les prisons de la dictature franquiste, la faim, la torture et la mort étaient le quotidien, mais existaient aussi la solidarité, la constitution d'une communauté, qui permettaient de résister et de survivre.
C'est ce que le journal de l'écrivain, cinéaste et traducteur espagnol Manuel de la Escalera nous montre avec précision et sobriété. Dans Mourir après le jour des Rois, il retrace ses premiers jours dans les couloirs de la mort de la prison d'Alcalá de Henares, entre décembre 1944 et janvier 1945.

Ariane Singer / Le Monde - mars 2018

Dans ce journal de bord tenu en captivité entre le 15 décembre 1944 et le 17 janvier 1945 [...], transparaît l'urgence de relater dans leurs moindres détails les dernières journées des détenus.
[...]
La force de ce texte, à l'écriture claire et posée, sans effet appuyé de tragique, tient à l'exemplaire solidarité qu'il dépeint entre les hommes, quand ils se prêtent des vêtements pour comparaître devant leurs juges, ou mettent en commun leur maigre fortune pour jouir de réels moments d'union et de joie.
[...]
Qu'il évoque avec précisions les "levées", ces violentes sorties de prisonniers, conduits sans crier gare au peloton d'exécution, qu'il a déjà subies, ou celles à venir, que chacun redoute, l'auteur réitère avec obstination la nécessité de conserver la trace de ceux qui vont disparaître. [...] A l'intention de ces hommes dont il égrène les noms [...], Manuel de la Escalera compose une magistrale épitaphe. Un mémorial pour tous ceux qui risquèrent leur vie à combattre le franquisme, et souvent la perdirent.

Philippe Lançon / Libération - février 2018

Le livre est le récit, en direct, de ce que vit corps et âme un homme qui attend la mort dans une prison franquiste [...]. Ce récit est teinté d'un mysticisme à la fois simple et raffiné, très cultivé et presque enfantin.

Dominique Aussenac / Le Matricule des anges - février 2018

Arrêté pour propagande illégale en 1944, Manuel de la Escalera (1895-1994) a passé vingt-trois  ans en prison. Sculpteur, cinéaste, traducteur, né au Mexique de parents espagnols, il commença sa carrière d'écrivain dans les couloirs de la mort. Mourir après le jour des Rois regroupe plusieurs textes écrits en prison de 1944 à 1962. Le récit le plus long est le journal éponyme de cette période entre Nativité et Epiphanie pendant laquelle l'Espagne apostilique et romaine du généralissime Franco n'exécute pas ses condamnés. Le 15 décembre 1944, dans la prison d'Alcala de Henares, il démarre ainsi son récit : "Cette nuit nous avons enfin dormi entre les murs blanchis du cube que l'on nous réserve pour ultime domicile. De là, dans un petit matin noir d'un jour d'hiver, nous passerons, par la fumée des armes, à une autre géométrie, de terre, cette fois." En compagnie de dix-huit condamnés, il attend son exécution ou sa grâce. Le récit s'interrompt le 17 janvier du fait d'une surveillance accrue, le texte sera transféré en lieu sûr. Il ne restait alors que quatre prisonniers dont l'auteur. Au-delà du pathétique de la situation, les écrits apparaissent étonnamment frais, presque lumineux. Effet de style ou de réécriture ? Chaque moment dérobé à la mort, à sa pensée, à son angoisse, est exalté avec vigueur, joie.

Jim Harrison

Lettres à Essenine

Thierry Clermont / Le Figaro - mars 2018

On a de Jim Harrison l'image d'un ogre amateur de bonne chère et de grands crus, d'un amoureux de paysages sauvages à la prose torrentielle, doublé d'un ours mal léché. C'est oublier que l'auteur de Dalva fut un excellent poète. Epuisé de longue date, revoici en poche et dans une édition bilingue ce qui constitue sans doute son meilleur recueil, à savoir Lettres à Essenine, publié en 1973. Harrison y rend hommage au génial poète russe, époux d'Isadora Duncan, dandy éthylique, suicidé à l'âge de trente ans, en 1925. Avec brio, porté par un souffle impétueux, il multiplie les échos de la vie d'Essenine avec la sienne. Vin contre vodka.

Juan Marsé

Cette putain si distinguée

Olivier Mony / Sud-Ouest - février 2018

Un romancier magnifique, faisant rimer poésie avec conscience sociale, portant son quartier natal du Guinardo aux dimensions de l'universel. Bijoux sertis de mélancolie, recherches d'un temps à jamais perdu, "Teresa l'après-midi", "L'Obscure Histoire de la cousine Montsé" ou "Adieu la vie, adieu l'amour" sont autant de chef-d'oeuvre.
Que le lecteur qui n'en a jamais pris connaissance se rassure : d'abord, un grand bonheur l'attend ; ensuite, à 85 ans, Marsé reste l'écrivain puissant qu'il est depuis plus d'un demi-siècle et n'a pas dit son dernier mot. Ainsi, "Cette putain si distinguée", dernier opus en date, dans lequel tout l'univers, toutes les obsessions de Juan Marsé sont comme contenus, en même temps que mis en pespective, revisités avec une souveraine liberté.

Aurélien Ferenczi / Télérama - février 2018

Juan Marsé règle ses comptes avec le cinéma de ces années-là - lui-même ne trouva totalement à son goût aucune des nombreuses adaptations de ses romans. Il décrit surtout les caprices de la mémoire, explorant "les limites de la fiction lorsqu'on recrée une vérité historique : ce n'est probablement pas appliquer une plus grande lumière sur le fait réel, mais rehausser les clairs-obscurs, les ambiguïtés et les doutes". Chose faite : s'agissait-il d'un crime passionnel, d'un assassinat politique, d'un suicide masqué ? L'impossible vérité du drame du cinéma Délicias s'est perdue à jamais dans l'Espagne et la vie d'avant...

Aline Sirba / On l'a l'u - février 2018

Juan Marsé fait preuve d'une intelligence brillante alliée à un plaisir manifeste de l'écriture, et démontre que la vérité étant insaisissable et plurielle, il revient au romancier de pallier les défaillances de la mémoire, dénoncer la censure, questionner les oublis et combler les silences par l'imagination et la fiction.

Philippe Lançon / Libération - février 2018

Juan Marsé, 85 ans et d'une jeunesse de regard toujours renouvelée, sait de quoi il parle. Ses premiers romans, comme Teresa l'après-midi, ont été publiés sous Franco : l'ordre impératif et insidieux de ne pas appeler les choses par leur nom lui a permis de les appeler par beaucoup mieux que leur nom. C'est également un grand amateur de cinéma américain des années 1940 et 1950. Son imaginaire a grandi dans ces salles de quartier barcelonaises, qu'il décrit dans plusieurs livres, dont celui-ci, comme si on devait non seulement y vivre, mais y mourir : le paradis obscur des rêves adolescents du faubourg. [...] Par la vertu d'une phrase d'athlète ironique et raffiné, une phrase qui transforme la cinéphilie en littérature, tout devient à la fois plus amusant, plus fantaisiste et plus vrai.

Anaïs Ballin / PAGE des libraires - février 2018

Dans un roman d'une efficacité redoutable et avec la justesse qui lui est propre, l'immense écrivain espagnol explore les arrangements de l'âme humaine et les errements de l'Histoire avec, à l'arrière-plan, le Barcelone si cher à son œuvre.
1959. Carolina Bruil Latorre est retrouvée morte, dans la cabine de projection d'un cinéma, celui de son amant. Elle a été assassinée. Par l'amant, justement, semble-t-il : Firmin Sicart. Problème : il ne souvient pas du mobile. Il sait où, il sait comment mais il est incapable de dire pourquoi. Toujours à Barcelone, 1982 cette fois. Hector Roldan, cinéaste de renom veut adapter l'histoire au cinéma. Griffith, écrivain, se voit confier la tâche d'écrire le scénario. À l'époque, inspecteurs, juges puis médecins ont fait subir à Sicart des interrogatoires sans fin et des mauvais traitements. Sous couvert de l'assassinat présumé, on se livre à des expériences pour le moins douteuses pour éradiquer ce qui est alors qualifié « d'idiotisme marxiste ». Et l'on se demande jusqu'à quel point ce n'est pas lui, Sicart, qui est manipulé. Griffith réalise une série d'entretiens et, jour après jour, pénètre l'Histoire, par la porte de cette histoire-là : « Je persistais dans ma stratégie consistant à entrer sur la pointe des pieds dans le noyau dur de l'histoire, la perpétration du crime, en permettant à Sicart de s'attarder dans des méandres sentimentaux pas toujours véridiques de sa relation avec la prostituée, jusqu'au moment où je commençais à me demander ce qu'il pouvait y avoir d'imaginaire dans cette mélancolique et douloureuse évocation. » Avec comme toile de fond l'Espagne franquiste, ses dérives, ses corruptions et sa répression, Juan Marsé livre une réflexion profonde, tant sur l'Histoire et ses méandres que sur ce qu'est et peut être la mémoire et surtout ce que l'on en fait. En orfèvre qu'il est et avec toute la finesse que recèle son écriture, l'auteur questionne notre capacité à jouer de l'oubli, à s'arranger avec nos souvenirs ou à oublier purement et simplement.

Ariane Singer / Le Monde des livres - février 2018

Qu'il fasse allusion à Adieu la vie, adieu l'amour (Christian Bourgois, 1992 et Seuil, 2004), où il évoquait déjà le meurtre - réel - d'une prostituée, proche des dignitaires franquistes, ou qu'il se moque d'une scène de Calligraphie des rêves (Christian Bourgois, 2012) lui ayant donné du fil à retordre, son roman est un jeu de pistes littéraire cocasse. Marsé n'est pourtant jamais aussi drôle que lorsqu'il décrit les dérives de l'industrie du cinéma espagnol, dont il tourne en dérision les comédies grasses et les scénarios racoleurs. Faut-il y voir la revanche d'un romancier qui n'a jamais caché ses déceptions face aux adaptations de ses livres ? Sans doute. Nourri de références au 7e art, Cette putain si distinguée est surtout un hommage émouvant, tout en nostalgie, aux vieux cinémas de quartier où tout pouvait arriver ; le meilleur comme le pire.

Didier Jacob / L'Obs - janvier 2018

Dans les années 1980, un écrivain catalan est engagé par un producteur pour faire revivre, à l'écran, un fait divers morbide : l'assassinat, quarante ans auparavant, d'une prostituée sauvagement étranglée par un projectionniste sur son lieu de travail, avec une chute de pellicule. Pour l'instant, le producteur souhaite moins du scénariste une adaptation romancée des circonstances du meurtre qu'une enquête minutieuse sur le sujet, fondée sur les témoignages qu'il pourra recueillir et sur les rapports judiciaires. Qui, mieux que le meurtrier, serait plus à même de raconter les évènements ? Fermin Sicart a purgé sa peine, et presque tout oublié du drame, suite au traitement psychiatrique qu'il avait alors subi, mais il accepte de partager avec le scénariste ses derniers souvenirs du drame. Avec un plaisir non dénué de nostalgie, Juan Marsé se souvient de la confrérie oubliée des projectionnistes, et de ces lieux mystérieux où les films, autrefois, s'animaient comme par magie, les cabines de projection. L'auteur de "l'Amant bilingue" restitue modianesquement l'atmosphère des cinémas dans les années 1940 où, véritable démiurge, le chef projectionniste (le charismatique Augé) devait à la fois surveiller les machines, éteindre les incendies, recoller la pellicule quand elle cassait, charcutant sans vergogne dans les plus grands films, au point que les spectateurs, dans l'Espagne de Franco, croyaient parfois la censure responsable de cette boucherie quand c'est le projectionniste qui avait eu la main leste à l'endroit de la collure.

Ainsi les spectateurs s'étaient-ils collectivement persuadés que Rita Hayworth, dans « Gilda », apparaît totalement nue à l'écran, mais que cette scène, qui n'a en fait jamais existé, avait été coupée par les franquistes.On retrouvera, dans ce formidable roman de Juan Marsé, qui raconte en parallèle la patiente enquête du narrateur et la tragique existence de la péripatéticienne, toutes les excitantes épices qui corsent tous ses livres, à commencer par l'observation de la Barcelone nocturne et brouillardeuses de l'après-guerre. Les prostitués, les phalangistes et les mafieux y tiennent le premier rôle, sans oublier la pétillante Felisa, l'employée de maison cinéphile du narrateur. Mais la star du film, mystérieuse, aguichante, fuyante aussi comme l'ombre des filles arpentant la Rambla, n'est autre que la putain du titre - la mémoire.

Toni Morrison

L'Origine des autres

Yann Fastier / Le Matricule des Anges - avril 2018

Il n'y est pas question d'autre chose que ce qui est au coeur même de ses romans, à savoir la question de la race et, plus largement, celle de l'Autre tel que le construit l'idéologie raciste. Le racisme précède la race : le racisme ne cesse de réinventer la race dans une tentative désespérée pour préserver un "moi devenu étranger à lui-même".
[...] Faire entendre la voix de l'Autre, c'est tout le sens d'une oeuvre sur laquelle elle revient avec une intelligence et une sensibilité qui semblaient avoir fui l'Amérique à toutes jambes.

Aurélie Janssens / PAGE des libraires - avril 2018

Toni Morrison continue de nous donner avec talent, intelligence et générosité les armes pour combattre la haine et l'intolérance. Un bref ouvrage tout simplement indispensable.

Christophe Mercier / Le Figaro - avril 2018

Toni Morrison reste fidèle à ses obsessions et continue à s'interroger sur la notion de "race", sur la façon dont cette notion est née et perdure encore aujourd'hui.
Ses six conférences la montrent telle qu'en elle-même, d'une intelligence structurée ; historienne, ici, plus que romancière. [...]
Toni Morrison ne cherche pas à apporter de solutions mais, avec la hauteur de vue qui est la sienne, tente d'en donner des explications. Et ce n'est qu'en comprenant la source d'un problème, une source qui remonte à bien, bien longtemps, qu'on peut espérer lui trouver une solution.

Camille Thomine / Le Nouveau Magazine Littéraire - avril 2018

Prononcés à Harvard durant la dernière année de mandat d'Obama, alors que les brutalités policières à l'encontre des Noirs gagnaient le débat national, ces six morceaux de bravoure débusquent et dissèquent, jusque dans leurs manifestations les plus inacceptables, les ressorts politiques, psychologiques et pseudo-scientifiques de la fabrication de l'étranger.

Serge Bressan / Le Quotidien du Luxembourg - mars 2018

A 87 ans, la romancière américaine Toni Morrison ne lâche rien. Militante, encore et toujours. A preuve, son nouveau livre, L'Origine des autres, recueil bref et indispensable qui regroupe les textes des six conférences qu'elle a prononcées en 2016 à l'université de Harvard et préfacé magnifiquement par le journaliste et romancier Ta-Nehisi Coates, qui fut un de ses élèves.
[...] Celle qui a reçu le Pulitzer en 1988 puis le Nobel de littérature en 1993 déroule une réflexion passionnante, intelligente et formidablement érudite sur "l'autre", sur le racisme ou encore la définition de l'inhumain.

Clémentine Goldszal / Elle - mars 2018

Brillant. Toni Morrison, prix Nobel de littérature en 1993, a 87 ans, mais elle est une sage depuis des décennies. En 2016, elle a donné une série de conférences à l'université Harvard. Le thème, "la littérature de l'appartenance", fut l'occasion de revenir sur son oeuvre - et celle des autres - à travers le prisme de la race et de son indéboulonnable corollaire, le racisme.

Nelly Kaprièlian / Les Inrockuptibles - mars 2018

C'est comme si le racisme était nécessaire aux Blancs pour se sentir encore plus blancs - soit plus forts, dominants. Toni Morrison étaye son propos à travers les textes de Flannery O'Connor, William Faulkner et Hemingway, mais sonde aussi son propre travail, de L'OEil le plus bleu à Beloved, la façon dont elle a écrit ses romans, et c'est passionnant. Très rares sont les écrivains qui expliquent leurs intentions, et il fallait peut-être le prisme de la question de la "race", du racisme, de la place des Noirs dans l'Amérique blanche, pour que Toni Morrison s'y livre. [...] Ce livre de Toni Morrison est plus que jamais nécessaire.

Nathalie Crom / Télérama - mars 2018

C'est exigeant, c'est politique, c'est corrosif, aux antipodes du feel good book ou du bréviaire optimiste. Toni Morrison n'est pas une icône, juste une femme qui pense.

Laurent Lemire / Livres Hebdo - février 2018

Les six conférences prononcées par Toni Morrison à l'université de Harvard en 2016 explorent ces notions de race et de pureté qui n'ont pas tout à fait disparu de nos inconscients. [...] Entre souvenirs, histoire de l'esclavage, politique américaine et littérature, Toni Morrison pose des questions sensibles. "Pourquoi voudrions-nous connaître un étranger quand il est plus facile d'aliéner quelqu'un d'autre ? Pourquoi voudrions-nous supprimer la distance quand nous pouvons supprimer l'accès ?"

Gladys Marivat / Lire - février 2018

Toni Morrisson passe la littérature au crible de "la race". [...] Elle questionne l'utilisation de la couleur dans les romans de Flannery O'Connor, Faulkner et Hemingway. Elle montre que des textes comme La Case de l'oncle Tom déshumanisent les Noirs pour mieux justifier l'esclavage. Et surtout, que c'est du désir d'appartenir à "quelque chose de plus grand que sa seule personne et donc de plus fort" que naît la fabrication des "Autres".

Sarah Perry

Le Serpent de l'Essex

Notes bibliographiques - mars 2018

D'emblée, le charme opère et vous prend dans les rets de ses paysages brumeux où, au crépuscule, ciel, terre et mer se marient dans une étrange alchimie, amplifiée par le mystère du fameux serpent à qui sont attribuées noyades ou disparitions. C'est dans cette ambiance gothique que Sarah Perry campe, avec abondance et justesse de sentiments, un large éventail de personnages, population du terroir superstitieuse, gens éduqués de la capitale, confrontés aux nouvelles avancées scientifiques et sociales. Mais son tour de force réside dans le superbe portrait de Cora, femme libre, moderne, flamboyante, bourreau des coeurs des deux sexes, qui s'assume telle qu'elle est. Première traduction en français d'une auteur primée au Royaume-Uni, ce livre très séduisant est mené avec le talent dont les romancières anglaises ont le secret.

Manon Dumais / Le Devoir - mars 2018

L'écriture élégante et vive de cette native de l'Essex a tôt fait de charmer le lecteur.
[...] Ponctué de déclarations d'amour à mots couverts de Cora et de William, de bavardages mondains entre amies, de missives enflammées d'amants éconduits, Le Serpent de l'Essex met en place une telle pléthore de personnages tous plus singuliers les uns que les autres dans leurs excès, dans leur excentricité, que bientôt le suspense devient secondaire.
Pourtant, ce mystère, Sarah Perry, qui créé à merveille d'inquiétantes atmosphères gothiques, le préserve avec une habileté certaine.

Baptiste Liger / Lire - février 2018

Ce beau roman de Sarah Perry se réapproprie malicieusement les codes de la fiction victorienne pour composer le sublime portrait d'une époque en plein basculement, ainsi qu'une réflexion intéressante sur la foi.

Marie Michaud / PAGE des libraires - février 2018

Le Blackwater est calme mais soudain, c'est « comme si quelque chose, là-bas, avait déplacé l'eau », « le lent mouvement de quelque chose d'énorme, de voûté, sinistrement recouvert d'écailles grossières qui se chevauchent ». Cette « chose implacable, monstrueuse, née de l'eau », il a suffi qu'on la rende responsable de quelques disparitions mystérieuses et de la mort d'un jeune homme retrouvé au petit matin le regard épouvanté pour que toute la région se mette à croire au retour du mythique serpent de l'Essex. Apparu pour la première fois au XVIIe siècle, ce serpent monstrueux « qui tient plus du dragon que du serpent » avait alors « disparu aussi vite qu'il était venu ». En cette fin de XIXe siècle, alors que l'esprit scientifique ne cesse de se développer et d'insuffler un vent de progrès dans de nombreux domaines, ce monstre légendaire serait de retour dans l'estuaire du Blackwater. [...]
Véritable chronique de la société victorienne, Le Serpent de l'Essex évoque la condition des femmes, les progrès des sciences et de la médecine, la misère et la contestation sociales, les privilèges toujours bien ancrés des possédants mais aussi la place des superstitions aussi bien que de l'esprit des Lumières dans la foi. Sarah Perry se montre ainsi une digne héritière des plus grandes plumes de la littérature victorienne en tissant habilement intrigues amoureuses et questions sociales mais n'en reste pas là. Car si le monstre qui rôde entre les pages du roman favorise une atmosphère légèrement gothique, l'auteure en fait surtout la métaphore de ce qui taraude chacun des personnages, ce qui les ronge ou leur est force motrice, qu'il s'agisse de l'ambition, de la culpabilité ou du désir de liberté, transformant un roman victorien en grand roman moderne.

Sophie Creuz / L'Echo - janvier 2018

Ce deuxième roman de Sarah Perry emprunte au meilleur de la création artistique du XIXe, par l'atmosphère, le décor, les tournures d'esprit, la critique sociale et le portrait tout en subtilité de chacun. Elle précise jusqu'aux tenues et aux accents, qui témoignent d'une origine, d'une éducation, si bien qu'on se fait un film pour soi tout seul, en couleurs grisées, nimbées de smog, à la manière de ceux tirés des romans de Jane Austen. Pourtant rien de suranné et de convenu, et à la différence de Brönté, Henry James ou des héroïnes de Thomas Hardy, les protagonistes exultent, conquièrent et savourent leur existence, en se libérant avec une jubilation contagieuse des carcans du mariage, du rang social, des préjugés et des interdits. [...] Dans un style qui prend le temps d'aller au bout du débat intérieur et ne se prive pas du plaisir de la description, qui jongle avec le thriller, le fantastique et le psychologique comme si cela lui tombait du stylo, Sarah Perry nous offre une lecture actuelle avec les agréments du roman gothique, romantique et naturaliste. Savant, lettré, avec des citations bibliques ou littéraires éloquentes, des informations passionnantes sur l'état de la médecine ou des débats de société, ce roman n'est jamais pesant ou pédant. Au contraire ! Allègre et gourmande, Cora délie avec un humour très anglais quelques nœuds gordiens qui ne tenaient plus qu'à un fil.

Ariane Singer / Le Monde des livres - janvier 2018

Cora Seaborne n'a jamais été aussi épanouie que depuis qu'elle est veuve. Elle peut enfin goûter aux charmes de la campagne. Fascinée par la paléontologie et les découvertes scientifiques de l'époque - victorienne -, elle se prend de passion pour un mythe local : un monstre marin, présent depuis deux siècles dans l'estuaire du Blackwater et récemment réapparu, terrorisait les villageois. De la rencontre entre Cora et le révérend Ransome, qui dédaigne les superstitions de ses paroissiens, naîtront des débats animés sur la raison et la foi. Mais aussi une amitié doublée d'une attirance à risques. Dans cet ample récit à l'écriture fluide et aux personnages joliment campés, Sarah Perry réhabilite brillamment le roman victorien. Nourri des lectures de Dickens et des sœurs Brontë, ce livre, remarquable par ses descriptions d'une campagne luxuriante, sait aussi sonder les méandres du cœur avec une élégance rare.

 

Fernando Pessoa

Livre(s) de l'inquiétude

Amaury da Cunha / Le Monde - avril 2018

Ce livre sombre et morcelé se lit comme un journal intime où s'inscrit la lente dégradation de l'identité. Etrangères à elles-mêmes et coupées du réel, les créatures de Pessoa se réfugient dans leur langue pour se perdre ou se réinventer.

Gilles Heuré / Télérama - avril 2018

Ecrits entre 1913 et 1935, les quelque vingt-sept mille textes en désordre retrouvés dans la fameuse malle sont comme les cailloux d'un jeu de piste, avec identités mélangées et chronologie indocile. Mais il s'agit bien d'un seul homme. Pessoa, champion des hétéronymes, souffre et s'amuse dans les différentes façons de cultiver ses états d'âme et de serpenter dans ses sensations pour "en tisser la réalité intérieure". Les hétéronymes ? Un pour tous et tous pour un : le seul Pessoa, qui se dissimule et se fragmente avec un raffinement intellectuel inouï, n'obéissant qu'à sa propre logique. Véritable entomologiste de son moi, pièce perdue du puzzle qu'est l'humanité, il se regarde écrire et observe méticuleusement sa solitude, épingle ses angoisses, et ne cesse de clamer ses singuliers mouvements de l'âme en recherchant toujours la note juste, unique, dans une polyphonie d'identités.

Christian Desmeules / Le Devoir - mars 2018

Réflexion sur le rêve, l'écriture et l'inaction, description des rumeurs de la ville, remarques sur l'amour et sur la vie, propos graves ou anodins, à la fois multiple, introspectif et terriblement solitaire, à la façon des Cahiers de Malte Laurids Brigge de Rilke, autre livre de poète, Livre(s) de l'inquiétude est un monument revisité de la littérature du moi.

Marine Landrot / Télérama - Mars 2018

Au commencement, il y eut une blague que le facétieux Fernando voulut faire à un ami, juste avant la guerre de 14 : inventer des vers d'un poète bucolique, et les envoyer en prétextant avoir découvert un auteur oublié. Pessoa se prit tellement au jeu du dédoublement de personnalité, qu'il le pratiqua jusqu'au vertige de la dépersonnalisation totale, faisant dialoguer des fragments de textes qu'il imputait à une série d'hétéronymes comme à lui-même. Livre(s) de l'inquiétude [...] est donc un fascinant jeu de rôle, une immense valse de masques et de capes d'invisibilité où la perte de soi et quête de soi sont dans un bateau, sans qu'aucun ne tombe jamais à l'eau.

Oriane Jeancourt Galignani / Transfuge - mars 2018

L'angoisse appartenait au siècle dernier, l'inquiétude à celui-ci. Nous sommes un peuple inquiet, Pessoa l'est aussi. Ce livre désormais composé en triptyque multiplie les visages de l'inquiétude qui cohabitent en Pessoa. L'employé de bureau. L'aristocrate. L'élu. Le solitaire. Le vindicatif. Le désespéré. Le Nobody européen. Le merveilleux geignard. Le premier et le dernier d'entre nous. Écoutons-les métamorphoses de Pessoa, et profitons-en pour rendre hommage à la traductrice Marie-Hélène Piwnik.

Patrick Kéchichian / La Croix - mars 2018

Recueil de fragments (qui ne sont pas des aphorismes), bouleversante divagation métaphysique animée par une très féconde mélancolie, ce Livre(s) de l'inquiétude doit être lu comme on lit Pascal, Montaigne, ou tel sage de l'Antiquité ou d'un Orient lointain. Simplement, le monde, depuis, est devenu moderne, moderne jusqu'au vertige. Alors, le désordre de ces pages n'apparaît plus seulement comme le témoignage d'une impuissance ou d'un inachèvement. Il est l'expression génialement littéraire de notre très profond désarroi.

Fabrice Colin / Le Nouveau Magazine Littéraire - février 2018

Ce que perd un peu en mystère le grand oeuvre de ce prosateur sans égal, il le gagne ici en profondeur, en acuité, révélant, telles les brumes du soir levées sur une mer bleu vague, une énigme plus insondable encore. On envie les lecteurs qui, à l'occasion de cette nouvelle mouture, découvriront ce désespoir tantôt épouvantable, tantôt extatique, tantôt presque paisible - un monde à lui seul immense...