+ Chercheurs d'ombres - Linda Lê
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Linda L Chercheurs d'ombres

"Chercheurs d'ombres" de Linda Lê.

ELLE N'AVAIT PAS FROID AUX YEUX
(Ida Lupino)

Elle n'avait pas sept ans quand elle écrivit une pièce de théâtre. Sans doute aspirait-elle plus à devenir une comédienne d'une quelconque troupe anglaise qu'à être une vedette de Hollywood. Elle appartenait à une famille d'acteurs qui avaient brûlé les planches : quand, à l'âge de treize ans, elle entra à l'Académie Royale d'Art Dramatique, elle voulait suivre les traces de sa mère, dont on devine qu'elle avait les tragédies de Shakespeare dans le sang. C'est cependant vers le cinéma qu'en 1934, à peine sortie de l'adolescence, elle se tourna. Six ans plus tard, elle signa avec la Warner. Elle s'appelait Ida Lupino et, comme elle se fichait de plaire à tout prix, elle imposa vite à l'écran une image de femme pas tout à fait fatale, mais assez troublante pour jouer, à vingt-trois ans, avec une froideur calculée, une vieille fille de la quarantaine, à la tenue austère, affligée de deux sœurs un peu piquées : cinq ans avant de faire de Rita Hayworth la flamboyante Gilda qui allait envoûter non seulement les sceptiques à l'image du désenchanté dont Glenn Ford imite à merveille la posture, mais tous les solitaires à l'affût, Charles Vidor s'était plu, en 1941, dans Ladies in retirement, à transformer Ida Lupino la débutante en une inquiétante apprentie meurtrière, acculée au crime, seul moyen de s'échapper du piège qui s'est refermé sur elle. Il faut se souvenir qu'Ida Lupino était, dès ses premiers pas dans le monde du cinéma, une actrice capable de toutes les métamorphoses, se muant tour à tour en une garce, une entraîneuse au charme ambigu, une amante en détresse, une « tueuse », c'est-à-dire une séductrice que rien n'arrête, ou une fille perdue. Elle ne tenait certainement pas à devenir ce que les temps présents appelleraient une icône, elle n'était ni une suiveuse de Louise Brooks, ni une rivale de Rita Hayworth, ni une autre Bette Davis : moins redoutable que son modèle, elle ne se cantonnait pas dans un rôle, elle pouvait jouer avec le même flegme l'adolescente qui, dans quelques scènes de Peter Ibbetson, le chef-d'œuvre d'Henry Hathaway que prisaient tant les surréalistes, donne la réplique à un Gary Cooper hanté par le souvenir d'un amour d'enfance, ou bien la « femme aux cigarettes », la chanteuse de Chicago un peu revenue de tout, qui, dans le film de Jean Negulesco, subjugue Richard Widmark, le roitelet local, au point qu'il est prêt à toutes les extrémités pour la garder. Elle pouvait aussi se couler dans la peau d'Anna la sursitaire en perdition qui, dans la comédie sentimentale d'Archie Mayo, La Péniche de l'amour, reprend goût à la vie grâce à l'innocent et tendre Bobo (Jean Gabin faisait ses débuts à Hollywood). Avec l'espèce d'indifférence de qui ne cherchait pas des rôles lui assurant une grande popularité, elle fut la gouvernante qui, dans Jennifer de Joel Newton, est hantée par une disparition, celle de sa devancière, une mystérieuse créature dont tout laisse penser qu'elle a peut-être été assassinée, elle fut la jeune aveugle qui, dans La Maison dans l'ombre, de Nicholas Ray, protège son frère à moitié fou et découvre la passion en la personne d'un flic violent, plus habitué à rendre coup pour coup qu'à se laisser attendrir par des esseulées en quête d'une âme sœur. Ceux qui se rappellent la fameuse scène, dans La Femme aux cigarettes, à l'atmosphère si chargée d'électricité et d'érotisme, où elle chante « One for my baby », ne peuvent oublier ses autres apparitions dans Une femme dangereuse de Raoul Walsh, où, jouant d'abord à la perfection une tentatrice, froide, calculatrice, diabolique, prête à commettre le crime qui la délivrera d'un mari pourtant complaisant, elle se muera peu à peu en une Lady Macbeth en proie à la démence.
Carla Bley, dans une composition de jazz sobrement intitulée « Ida Lupino », a rendu hommage à la comédienne aux multiples visages - elle avait, très jeune, prêté sa voix à un enregistrement, à la radio, des Hauts de Hurlevent, Raoul Walsh, en 1941, la fit entrer dans la légende en lui donnant, dans La Grande évasion, le rôle de la douce Marie, amoureuse de Roy Earle, le gangster, surnommé « Mad Dog » par la presse. Il est incarné par un Humphrey Bogart toujours sur le point de s'éclipser, mais vite rattrapé par les sentiments. Ou bien Carla Bley se rappelait-elle la Marion du Grand Couteau, le film que réalisa Robert Aldrich en 1955 ? Marion, la femme de Charlie Castle (Jack Palance), l'acteur adulé, représente ce qu'il y a encore de pur dans la vie de ce dernier. Elle lui demande de ne plus signer avec Stanley Hoff, son producteur, sorte de Méphistophélès prêt à tout pour asseoir son pouvoir : il rappelle à chaque instant qu'il ne tolérerait aucune résistance. Il n'hésiterait pas à exercer un chantage sur son « poulain », rongé par un secret qui pourrait l'envoyer directement derrière les barreaux, si celui-ci lui opposait une fin de non-recevoir.
Quand elle accepta ce rôle, cela faisait plus de vingt ans qu'Ida Lupino avait commencé à évoluer sous l'œil de la caméra, mais cela faisait aussi quelques années qu'elle avait trouvé une autre porte d'entrée dans cet univers que Robert Aldrich devait dépeindre avec la lucidité amère d'un impitoyable observateur : elle s'était mise à réaliser des films, qui s'étaient révélés étonnants, tant ils correspondaient peu au canon hollywoodien.
L'aventure avait débuté par un bouleversement pendant le tournage d'un mélodrame, Not Wanted. Ida Lupino, non créditée au générique, n'avait pas tergiversé quand Elmer Cliffon, le metteur en scène, affaibli par une crise cardiaque, se trouva dans l'incapacité de poursuivre sa tâche : elle le remplaça aussitôt, assurant jusqu'au bout la réalisation d'une fiction qu'elle et son mari, le romancier Collier Young, avaient décidé de produire, sans disposer d'importants moyens. Not Wanted conte l'histoire de Sally, une jeune femme romanesque, si amoureuse de Steve, un pianiste de café, qu'elle quitte sa famille pour aller le rejoindre. Mais lui, un peu loser, un peu velléitaire, refuse de s'engager car il rêve au jour où il sera un grand musicien célèbre. Sally rencontre un autre homme, qui s'éprend d'elle, mais elle découvre qu'elle est enceinte de Steve, elle n'a d'autre choix que de disparaître. Le film finalement connaîtra un dénouement heureux, culminant dans une scène muette où Ida Lupino laisse entrevoir à quel point elle maîtrise déjà l'art de marquer les esprits. Not Wanted, étrange objet filmique, possède aussi un intérêt documentaire : au milieu de ce mélodrame en noir et blanc, se glissent des scènes, en couleur, d'une césarienne filmée d'une manière extrêmement réaliste.
Après ce coup d'essai de 1949, Ida Lupino devait sauter le pas et réaliser quelques longs métrages qui témoignent de sa force de caractère, de son tempérament passionné, de son étrangeté aussi. The Young Lovers, où on la sent encore quelque peu embarrassée dans son expression, fait le récit du combat d'une danseuse contre la maladie. Outrage, en 1950, aborde la question du viol, montrant la lutte que mène la jeune victime pour ne pas sombrer au lendemain du drame : s'enfuyant de chez elle où ni l'affection de ses parents ni l'attachement de son fiancé ne parviennent à l'aider à surmonter le traumatisme, elle croise sur sa route un pasteur et retrouve peu à peu confiance en la vie, jusqu'à ce qu'un incident lui rappelle ce qu'elle a subi. Sans s'appesantir sur des détails sordides ni sur ce qu'aurait pu avoir d'édifiant une telle chronique, Ida Lupino s'affirme d'emblée comme une cinéaste qui ne craint pas de traiter des sujets difficiles en choisissant de le faire sous un angle ni didactique ni racoleur, de sorte que le spectateur ne peut se placer dans la position du voyeur, la jeune égarée du film incarnant de façon parfaite non pas « l'innocence souillée », mais la résistance à la dépersonnalisation provoquée par le mal quand il emprunte un visage ordinaire.
Dans Bigamie, trois ans plus tard, tout en œuvrant comme metteur en scène, elle joue le rôle d'une serveuse de restaurant, Phyllis Martin. « Petite souris malicieuse », comme elle sera décrite au cours du film, Phyllis vit à Los Angeles. Un jour de solitude, elle rencontre un représentant de commerce, Harry, à bord de l'autocar qui promène les touristes à Beverly Hills, où ils peuvent admirer la maison de James Stewart ou bien celle de Barbara Stanwyck. Phyllis finit par tomber amoureuse de Harry et par l'épouser quand elle apprend qu'elle va être mère. Ce qu'elle ignore, c'est qu'il est déjà marié, depuis huit ans, avec Eve (Joan Fontaine), qui ne peut pas avoir d'enfant.
De ce drame social où elle aurait pu exposer des revendications féministes, Ida Lupino fit une œuvre surprenante, où sa présence à l'écran et derrière la caméra se fait sentir de façon telle qu'aucune place n'est laissée à la hargne, à la rancœur : l'homme qui mène une double vie et en parle comme d'un cas de schizophrénie, n'est pas cloué au pilori, les deux femmes ne se déchirent pas comme des furies. Toute la subtilité d'Ida Lupino se trouve là, elle aurait pu réaliser un film opposant deux mondes, celui de la bourgeoise bien installée dans l'existence et frustrée seulement dans son désir d'être mère, et celui de la serveuse d'un restaurant chinois, vouée à la précarité et condamnée peut-être à ne vivre que de brèves aventures avec des hommes de passage. Il n'en est rien. Malgré son titre un peu sensationnel, Bigamie n'est pas un film tape-à-l'œil, dans lequel l'hystérie tiendrait lieu de discours sur la guerre des sexes.
La fiction qui, définitivement, témoignera avec éclat du talent d'Ida Lupino, brillante disciple de certains maîtres du thriller avec qui elle avait tourné, c'est Le Voyage de la peur, une œuvre de 1953. L'avertissement du générique rappelle aux spectateurs que les faits évoqués sont réels : ils auraient pu, eux aussi, croiser le chemin de l'auto-stoppeur dont, en à peine quatre-vingts minutes, Ida Lupino fait un terrifiant portrait. S'inspirant de l'histoire d'un tueur en série, William Cook, qui, en ce début des années cinquante, massacra six personnes, elle raconte l'odyssée de deux amis partis, à bord de leur voiture, sur les routes qui mènent non loin du Mexique, dans l'espoir de se livrer à une bonne partie de chasse. En chemin, ils s'arrêtent pour prendre en stop un voyageur qui, très vite, se révèle le psychopathe dont tous les flics du comté suivent la piste sanglante. Ce « boucher de la route » prend en otage les deux amis - pour échapper à la police, il les oblige à franchir la frontière du Mexique.
En filmant les trois hommes la nuit, dans le désert, Ida Lupino réussit à instaurer une atmosphère oppressante : à travers quelques scènes où, sans simagrées, le psychopathe montre à quel point le meurtre est pour lui une plaisanterie, Ida Lupino, de façon glaçante, crée un climat de terreur, chaque plan distillant chez le spectateur une sensation d'effroi.
À la fin de sa vie, de plus en plus dépendante de l'alcool, Ida Lupino devait tourner dans quelques fictions guère mémorables, comme ce film d'épouvante des années soixante-dix, La Pluie du diable. Elle devait aussi réaliser quelques œuvrettes pour la télévision, mais le temps de l'expérimentation, des audaces filmiques et des longs métrages conçus en marge d'Hollywood, dans lesquels elle ne faisait jamais appel à des stars, était révolu. Ne restait sans doute dans la mémoire des amateurs des films noirs des années quarante et cinquante que l'image lointaine de la si troublante Ida Lupino, à la fois détachée et pleine d'ironie, prête à se lancer dans toutes les aventures qui la mèneraient loin aussi bien des artifices d'Hollywood que des conformismes guettant une actrice devenue cinéaste. Aurait-elle pu finir comme Miss Trenton, cette actrice vieillissante et oubliée, qu'elle incarna en 1959 dans un épisode de La Quatrième dimension, platement intitulé en français « Du succès au déclin » ? Star des années trente, Miss Trenton, en cet an de disgrâce 1959, vit enfermée dans la salle de projection de sa maison à Bervely Hills. Elle ne cesse de revoir les films dans lesquels elle a joué : ils ont fait d'elle une idole. Comme la grande comédienne du muet, désormais à moitié démente, dans Sunset Boulevard, ou comme la Miss Havisham des dickensiennes Grandes espérances, pour qui le temps s'est arrêté le jour de ses noces qui aurait dû être le jour de sa splendeur, Miss Trenton vit dans le passé, refuse de savoir que le monde a changé et finit, bien avant la cinéphile de La Rose pourpre du Caire, par crever l'écran en y faisant son entrée ou, comme dit la voix off finale, par transformer le tombeau d'un écran vide en un monde à elle, et cela, grâce à la seule « force mystique du rêve »...
Même parfois dévastée au point de ne plus trouver un certain réconfort que dans l'alcool, Ida Lupino était tout près de ne plus se survivre qu'en étant comme Miss Trenton, en exploitant ce qui l'avait rendue pendant plusieurs décennies si singulièrement captivante : son extrême indépendance d'esprit, qui aurait pu n'être plus, au fil des ans, que la manifestation de caprices de diva. Mais elle avait su se garder d'un tel piège. Elle n'avait cessé de montrer à quel point, bien que d'une grande humilité, elle s'enorgueillissait de ne ressembler à aucune des vedettes de son époque, d'avoir su être à la fois une inoubliable ensorceleuse et une ambitieuse déterminée à laisser une trace dans l'histoire du cinéma. Ida Lupino ne craignait rien, pas même de passer pour une provocatrice. Là était sa force. Les films où elle avait tourné, ceux qu'elle avait réalisés, sont là pour témoigner de cette intrépidité.