Renato Cisneros

La Distance qui nous sépare

Virginie Bloch-Lainé / Libération - novembre 2017

C'est un livre d'amour sur un homme politique autoritaire, un livre que l'on n'a pas envie de terminer tant il est traversé par l'intelligence et la tendresse. L'auteur quadragénaire y enquête sur ce qui le lie à son père : au lieu de se lamenter sur cette ascendance difficile, il cherche un espace pour s'y raccrocher. Et il le trouve.

Isabelle Rüf / Le Temps - novembre 2017

Grandir à l'ombre des dictateurs. Un roman autobiographique scrute les séquelles de la violence politique en Amérique latine.

Thierry Clermont / Le Figaro littéraire - novembre 2017

Un redoutable chef militaire péruvien raconté par son fils.

Adoubé par son compatriote Mario Vargas Llosa (« Un roman impressionnant qui démontre, outre du talent, un grand courage »), encensé par le Chilien Jorge Edwards, La Distance qui nous sépare de Renato Cisneros fit grand bruit lors de sa publication au Pérou en 2015, puis en Espagne deux ans plus tard. Dans son troisième roman, ce poète et journaliste nous livre le portrait de son père, Luis Cisneros Vizquerra (1926-1995). Un père pas comme les autres, qui fut ministre d'État de la fin des années 1970 au début des années 1980, général de division, pilier de la junte militaire alors en lutte contre la guérilla communiste du Sentier lumineux, et sinistre tortionnaire. « Le ministre le plus redoutable de cette époque, note Renato Cisneros, qui était déjà elle-même redoutable. »
Pour cette quête du père, émaillée de nombreuses interrogations, Cisneros a choisi la deuxième personne du singulier, quitte à troubler la paix éternelle de son géniteur. D'ailleurs, il précise, dans les tout derniers paragraphes : « Peut-être, afin de trouver le repos, les morts ont-ils besoin de se prononcer, de fournir des détails et d'avouer. » Avouer l'inavouable, comme la participation active du père à l'opération Condor, cette campagne d'assassinats d'opposants à travers l'Amérique latine. Alors que le doute persiste. Cisneros ajoute, en point d'orgue à son superbe récit : « Si vos morts vous choisissent, s'ils vous poursuivent, c'est parce qu'ils veulent que vous leur donniez la parole, que vous remplissiez les espaces vides. » Et de lâcher, avec superbe : « Peut-être est-ce cela écrire : inviter les morts à parler à travers soi. »
Ce père aimant mais intransigeant était né à Buenos Aires, d'où son surnom : « El Gaucho ». Compagnon de route des caudillos Pinochet et Videla, il s'était laissé mourir alors qu'il était atteint d'un cancer de la prostate, l'année même de la réélection de sa bête noire, Alberto Fujimori. Renato Cisneros avait alors dix-huit ans.

Une admiration sans bornes

Au fil de ce récit familial qui remonte assez haut dans l'arbre généalogique, il apparaît comme une personnalité complexe, qui aimait - dans le désordre - les boléros sentimentaux, le piano de Schubert et de Brahms, les films de Bruce Lee, la série des Rambo, et la gent féminine ; et abhorrait les communistes.
On feuillette impudiquement cet album de famille aussi sombre que lumineux, où le général sanguinaire est traité plus comme un personnage de roman que comme un père, auquel le jeune Renato vouait une admiration sans bornes.
Pour mener à bien son entreprise, le romancier péruvien, aujourd'hui installé à Madrid, a ouvert les archives, familiales ou historiques, consulté des correspondances, rencontré et interrogé des témoins directs, des membres même éloignés de sa famille. On ne pourra que louer la parfaite architecture de cet ensemble ambitieux où l'auteur trace à grands traits sa propre autobiographie.
À placer aux côtés de Philip Roth et de son Patrimoine, de L'oubli que nous serons du Colombien Héctor Abad, de L'Invention de la solitude de Paul Auster (que Cisneros évoque), d'Expérience de Martin Amis, du Premier Homme d'Albert Camus et bien sûr de Lettre au père de Kafka.

 

Nathalie Crom / Télérama - octobre 2017

C'est au terme d'une psychanalyse et nourri des grands romans ou récits ayant abordé le rapport père-fils - Pedro Páramo, de Juan Rulfo, Patrimoine, de Philip Roth, Contre son cœur, de Hanif Kureishi... - que Renato Cisneros s'est lancé dans l'enquête, tant familiale qu'historique, sur laquelle il a bâti son rocambolesque roman. « Je suis un citoyen du monde, un journaliste, un père moi-même désormais, habité par des convictions qui ne correspondent en rien aux siennes », souligne-t-il - elle est là, notamment, la « distance » qu'évoque le titre. Pour autant, ajoute-t-il, « je ne voulais ni le louer, ni le juger ». Trouver ce point d'équilibre était le pari - pleinement réussi - de son geste d'écriture.

Jordi Batallé / RFI - septembre 2017

Alexia Kalantzis / BLOG La Petite Revue - septembre 2017

Comment réduire la distance qui sépare un fils d'un tel père ? Peut-on résoudre le paradoxe de cet homme politique et militaire si décrié pour son rôle dans les persécutions, les écoutes téléphoniques et les disparitions étranges qui ont touché le Pérou dans ses années noires, et qui, pourtant, se révèle être un père de famille et un mari aimé ? Telles sont les questions auxquelles tente de répondre le fils, mais aussi l'écrivain, dans ce beau roman [...].

Ariane Singer / Le Monde - septembre 2017

Biographie intime et romancée qui court jusqu'à la maladie et la mort du général, La Distance qui nous sépare est aussi une enquête historique. El Gaucho a-t-il vraiment fomenté un coup d'état contre le régime ? A-t-il en personne commandité l'assassinat ciblé de militants révolutionnaires ? En journaliste, Cisneros explore avec force détails, documents et témoignages, les zones d'ombre du général. Son amitié indéfectible avec les chefs sanguinaires de la junte argentine (ses anciens camarades de l'école militaire de Buenos Aires), ses liens étroits avec le général Pinochet... Sans chercher à les minimiser ni à les justifier. Pas plus qu'il n'élude les violentes diatribes du père contre la présidence autoritaire et corrompue d'Alberto Fujimori (1990-2000).
Entremêlant faits historiques et souvenirs d'une enfance très protégée - avant que les menaces de mort ne plongent le foyer dans la terreur -, Renato Cisneros livre ici le captivant récit d'une étrange et dérangeante filiation. Un puzzle amoureux et lucide, loin de toute forme de procès ou de réhabilitation.

Tessa Hadley

Le Passé

La Gazette du Square - décembre 2017

Une parenthèse hors du temps s'offre aux membres d'une famille réunie pour les vacances. Mais passé la quarantaine, les valises des uns et des autres sont peut-être moins légères qu'il n'y paraît... Merveilleuse de finesse psychologique, c'est un peu de nos vies ordinaires que Tessa Hadley déploie, non sans ironie : choix, désirs, espoirs et peines. Un savoureux moment de lecture ponctué de scènes inoubliables !

Sarah Mossman / PAGE des libraires - octobre 2017

Par un bel après-midi d'été, les trois sœurs Crane et leur frère se retrouvent à Kingston, leur charmante demeure familiale au cœur de la campagne britannique. Tessa Hadley signe une comédie de mœurs à l'anglaise, au gré d'une mise en scène riche de nuances tchékhoviennes. [...]
Dans ce microcosme de culture britannique contemporaine viennent s'opposer des pulsions contraires, des conflits de générations et de classes. Comme une représentation théâtrale, les acteurs sont sur les planches grinçantes de la vieille bâtisse, s'efforçant de bien jouer leurs rôles. [...]
Avec un vrai sens du portrait psychologique, l'écriture de Tessa Hadley est empreinte d'une ironie subtile, dans la veine des grandes auteures anglaises qui l'inspirent, telles Jane Austen ou Elizabeth Bowen.

Philippe Chevilley / Les Échos - septembre 2017

Henry James, Jane Austen, Alice Munro, Elizabeth Bowen et même Tchekhov : la critique anglo-saxonne n'est pas avare de références quand il s'agit d'encenser le sixième roman de la britannique Tessa Hadley. Pour un lecteur français friand de littérature anglaise, Le Passé constitue la lecture idéale de ces premiers jours d'automne : un vrai « classique » moderne british.

Ariane Singer / Transfuge - septembre 2017

Romancière psychologique héritière d'Henry James, Tessa Hadley livre Le Passé un roman magnifique autour d'une maison bourgeoise qui se délite [...]. Avec un humour discret mais constant, Tessa Hadley, souvent comparée à Alice Munro et Elizabeth Bowen, décrit la façon dont la venue de tiers modifie, sans les bouleverser vraiment, les équilibres affectifs.

Claire Devarrieux / Libération - septembre 2017

Une quintessence de roman anglais, trois semaines de vacances dans une maison de famille à la campagne qu'il faudra probablement vendre. [...] Quatre quadragénaires, des intellectuels, un frère, trois soeurs, cultivent en toute affection leurs souvenirs et leurs vieilles mésententes.

Jowhor Ile

Avenue Yakubu, des années plus tard

Valérie Marin la Meslée / Le Point Afrique - octobre 2017

Dans cette immersion profonde au sein d'une famille nigériane et de la relation entre deux frères, il y a un peu de l'ambiance des Pêcheurs de son compatriote Obioma, mais l'histoire est bien différente et le style de Jowhor Ile, tout à fait original et remarquablement maîtrisé dans sa manière de porter au jour ce que vit jusqu'au plus profond un jeune citoyen de ce pays.

Thomas Coutenceau / La lettre du libraire - octobre 2017

Ce roman, à la fois lyrique et politique, avec un suspense bien construit, interroge le monde, sa violence et sa beauté, ces vies d'amour et de souffrance. Dans un style subtil et convaincant, l'auteur sait suggérer l'atmosphère oppressante d'un état policier.
Avec ce texte noir et poétique, Jowhor Ile nous offre un magistral premier roman, doublé d'une critique lucide du régime politique nigérian de ces années-là.

 

Hanif Kureishi

L'Air de rien

Florence Noiville / Le Monde des livres - décembre 2017

A 63 ans, auréolé de succès, l'écrivain, scénariste et dramaturge britannique n'a plus rien à prouver et accueille la vieillesse avec joie. Tout le contraire du héros de L'Air de rien, son nouveau roman.

Kureishi écrit pour se distraire. Se faire rire, sans inhibition. L'Air de rien est une comédie. Sur l'Âge, le sexe, le narcissisme, la dépossession, la jalousie... Une comédie en clair-obscur, cependant. Riche de toutes les nuances possibles. Comme une perle sombre dont l'orient varie selon l'angle de vue et l'éclairage. On y trouve du burlesque - celui qui entoure Waldo, ce drôle de héros cacochyme et mal embouché (mais toujours plein d'humour), qui, bien qu'impotent et grabataire, refuse de se laisser marcher sur les pieds par l'amant de sa femme.

On y trouve aussi ce que l'auteur appelle en français, du "noir". Car, tout en grommelant, Waldo mène l'enquête sur le couple clandestin. « Au départ, je voulais faire un thriller, une intrigue à la Simenon dans le Londres contemporain. » Simenon et aussi Hitchcock, qui trône dans sa cuisine. "J'ai grandi avec lui, dit Kureishi. Il est là dans L'Air de rien, comme Jean-Pierre Melville et beaucoup d'autres. Je voulais installer une atmosphère de claustrophobie et de paranoïa, voyez-vous. Faire en sorte que le lecteur ne sache plus s'il est dans la vérité ou la folie d'un homme."
Au fond, n'est-ce pas un anti-Fenêtre sur cour (1954) que Kureishi s'est amusé à écrire ? Où le héros serait un James Stewart laid, lubrique, narcissique, épouvantablement misogyne et complètement délirant. [...]
On lui demande pourquoi, dans nombre de ses derniers livres, désormais, le thème de la vieillesse est si présent. On lui demande s'il pourrait dire : "Waldo, c'est moi." Il hausse les épaules. Bien sûr, il a, dans ce livre, multiplié les clins d'œil à sa propre biographie. Waldo, par exemple, a été l'ami du chanteur David Bowie, qui fut aussi le sien (les deux hommes sont passés jadis par la même école, à Bromley, dans le Grand Londres, et c'est Bowie qui, en 1993 composa la musique de l'adaptation télévisée du Bouddha de banlieue). Mais pour le reste, l'écrivain l'assure, la mélancolie waldienne n'est pas la sienne, au contraire.

 

Delphine Peras / L'Express - octobre 2017

Hanif Kureishi signe là un septième roman très cinématographique, d'une intelligence savoureuse, drôlement cynique. L'écrivain britannique n'a pas son pareil pour mettre en scène ce décadent triangle amoureux. Caustique, lucide, obsédé sexuel, Waldo se sent comme « un figurant dans [son] propre film », mais reste un manipulateur de génie.

Christophe Mercier / Le Figaro littéraire - octobre 2017

On sait que Kureishi est un scénariste connu. On le découvre aussi cinéphile averti : derrière les allusions avouées au film noir et au voyeurisme de James Stewart dans Fenêtre sur cour, on sent toute une culture parfaitement assimilée, et on pense aux miroirs de La Dame de Shanghaï comme aux appareils photo de Blow-Up, ou aux rapports du mari paralysé et de sa jeune femme, Emmanuelle Seigner, dans Lunes de fiel, de Polanski.
Le roman d'Hanif Kureishi, sous son apparente simplicité, est un divertissement sophistiqué, ultra-référentiel, un morceau de musique de chambre dont l'écoute demande une grande attention - et pas mal de films au compteur.

Didier Jacob / L'Obs - octobre 2017

Scénariste, dramaturge, écrivain, Hanif Kureishi est un maître discret qui, depuis My Beautiful Laundrette (1985), s'est attaché à décrire la société anglaise dans ses marges. Mais son œuvre n'est pas seulement un observatoire social. Il manie aussi l'ironie comme personne. [...] Il y a du Mankiewicz dans cette fable subtile, période Guêpier pour trois abeilles. Deux bourdons se disputent la même proie, mais Waldo tire les ficelles. C'est du moins ce qu'il croit, même s'il sait, morale de l'histoire, que l'intelligence ne peut rien contre la force du désir.

Héléna Villovitch / Elle - octobre 2017

Délicieusement méchant ! C'est un stratagème littéraire très efficace que déploie l'auteur anglais pour nous faire croire au personnage diabolique de Waldo, vieux maître du cinéma quasi grabataire, lui-même manipulé par sa jeune femme et par l'amant cupide de cette dernière. La vieillesse, la richesse et le sexe sont tournés en ridicule par un auteur en grande forme, qui exorcise la peur de mourir et la transmue en une irrésistible pitrerie dans un roman dense et hilarant. [...]
Chez Kureishi, la méchanceté n'est pas destructrice, car elle est une forme de générosité. Tout ce qu'il est, il le transforme, « l'air de rien », en histoire.

Christine Bard / Libération - octobre 2017

Poursuivant dans L'Air de rien son exploration du désir, Hanif Kureishi imagine avec un humour féroce la vengeance d'un cinéaste cacochyme face à l'infidélité de sa femme. [...]
Hédoniste. Si le récit tout en suspense et en ironie porte la voix du mari trompé, si l'intrigue repose sur sa stratégie de défense et d'attaque, le cœur du sujet pour Hanif Kureishi n'est pas la jalousie mais le désir, l'impétuosité, l'imprévisibilité, l'animalité du désir, un désir sans dieu ni maître. [....]
La littérature peut quelque chose pour éclairer nos pulsions, sans les juger. Mais que faire quand, la queue basse, vous voyez la mort arriver ? Si la réponse vous intéresse, lisez ce livre.

 

 

Ghania Adamo / La Liberté - septembre 2017

L'art de la sorcellerie. En quoi consiste-t-il ? La réponse c'est Hanif Kureishi qui la donne dans L'Air de rien. Un roman diaboliquement construit par cet écrivain britannique qui sait comme personne vous tresser un suspense et faire monter crescendo la pression psychologique.[...] Un huis clos à l'odeur rance, comme on en voit au cinéma. L'Air de rien fait d'ailleurs penser à Fenêtre sur cour de Hitchcock.

Christine Marcandier / Diacritik - septembre 2017

Est-ce le délire d'un homme proche de sa fin, d'une jalousie pathologique puisée dans la rage de ne plus être autonome ? [...] Waldo est-il une victime, le jouet de ses fantasmes ou un pervers prenant un plaisir monstre à construire ce scénario ?

Cette ambiguïté est tout le sel d'un roman qui lorgne du côté des films de Hitchcock. L'Air de rien est un récit à la fois noir et férocement drôle, jouant d'une réversibilité redoutable entre plaisir et souffrance, observation aiguë du monde et délire d'un cerveau en surchauffe.

 

Alexandre Fillon / Lire - septembre 2017

Avec des livres comme Le Bouddha de banlieue ou Quelque chose à te dire, Hanif Kureishi a maintes fois montré à quel point il était doué pour l'ironie et pour le grinçant. Pour appuyer là où ça fait mal et mettre à nu l'âme humaine avec toutes ses bassesses. Dans L'Air de rien, son nouveau roman, il orchestre une comédie noire où le rôle de chaque protagoniste évolue au fils des pages. Qui est vraiment le bourreau et qui est la victime ? Qui manipule qui ? C'est ce que l'on apprendra à mesure que l'on avance dans cette histoire à la fois drôle et amère.

Livres Hebdo - septembre 2017

Dans ce huis clos théâtral, on ne sait plus où se situent la réalité et l'imaginaire. L'écrivain anglais Hanif Kureishi se sert de sa plume comme d'un canif incisif. Il écorche le masque social pour révéler la vraie nature des êtres.

Linda Lê

Héroïnes

Véronique Bergen / Art Press - décembre 2017

Un roman et un essai de Linda Lê soulignent que, pour l'auteure d'origine vietnamienne, l'écriture est un dialogue avec les fantômes. [...]
Linda Lê appartient à cette confrérie d'auteurs qui font du verbe l'instrument d'exploration des vertiges de la vie. [...] Avec Héroïnes, l'auteure nous entraîne dans une éblouissante traversée du rêve traduite dans une architecture tout en palimpsestes. [...]
Ces deux ouvrages incandescents frappent de leur bâton de pèlerin des lointains la source des mots, la source de la vie. L'écriture comme sentinelle de l'existence, dialogue avec les fantômes, traversée des râles de l'histoire officielle ou mythique.

 

Serge Bressan / Le Quotidien du Luxembourg - novembre 2017

Avec un étudiant féru de Kafka et une photographe qui échangent par voie électronique, Linda Lê signe Héroïnes, un texte magnifique.
On lit : « J'aime que les livres soient des brasiers. » Ou encore : « La littérature n'est pas faite pour les acquittés, elle n'est pas faite pour les élus. Elle est dans le camp des victimes et des sacrifiés, dans le camp des condamnés qui essayent, comme moi, de trouver leur salut et qui se cassent les dents... » Immédiatement, on est emporté par cette petite musique en mots. Depuis bientôt 30 ans, cette petite musique littéraire nous berce. Elle est composée par Linda Lê, 54 ans, née au Vietnam, arrivée en France à 14 ans. Linda Lê, c'est la fée des lettres. Elle vient à nous régulièrement - ces temps-ci, elle nous glisse un nouveau roman simplement titré Héroïnes, un texte parfait qu'on aurait pu titrer « Trois femmes ». Avec cette auteur de grande discrétion médiatique, on fréquente l'élégance, l'exigence, l'originalité. Avec cette auteur, les critiques express et mondains n'ont pas leur place, et encore moins leur rond de serviette. [...]
Avec Héroïnes, Linda Lê raconte, à travers la correspondance de V. et de la photographe, des thèmes aussi divers et variés que l'art, l'amour, la guerre, la révolution, l'exil. Au fil des pages et des lettres évoquant les trois héroïnes, les deux écrivent, finalement, le livre des fuites. À quatre mains, défilent des histoires de doubles, de nostalgie, de résistance(s). De consolation, aussi. On y entr'aperçoit également la possibilité non pas d'une île, mais d'une réconciliation, un jour, sait-on jamais... Sera-ce toujours le temps de « l'amère patrie » ? Sera-ce toujours le paradis perdu, le pays des déchirures ? Y aura-t-il un jour le retour à la « mère patrie » ? Une fois encore, discrètement, modestement, Linda Lê nous offre une leçon d'écriture. Maîtresse dans l'art d'écrire en creux, dans les replis de la vie et les non-dits, elle brille par un roman sans pleins, ni déliés, mais tout en spirales. C'est flamboyant, enchanteur. De la grande littérature, qu'on se le dise !

Bertrand Leclair / Le Monde des livres - novembre 2017

La chute de Saïgon en 1975, une histoire d'exil et de doubles maudits qui entraîne ses personnages aux lisières de la bouche d'ombre aux vérités vénéneuses, ou encore le calme oppressant de la Suisse : le nouveau roman de Linda Lê travaille des ingrédients familiers à ses lecteurs. Pourtant, créant une distance nouvelle avec ses thèmes de prédilection en racontant la correspondance de deux jeunes gens d'origine vietnamienne nés en Europe après la guerre, alors qu'elle-même est arrivée en France à 14 ans, en 1977, Linda Lê donne avec Héroïnes un roman d'une facture inédite et le sentiment que s'y parachève une mue entamée depuis plusieurs années.
Le récit déploie ses spirales envoûtantes sur un mode désormais éloigné des livres emportés sinon enragés que furent Les Trois Parques ou Voix (Christian Bourgois, 1997 et 1998), livre inoubliable où les mots les plus forts faisaient trembler les lignes et claquer les pages. Le temps n'est plus à l'imprécation, mais il serait pourtant fallacieux d'évoquer une langue apaisée, tant celle que déploie Héroïnes est comme l'eau lourde, calme aux yeux de qui survole les pages sans y plonger, potentiellement explosive en vérité.
Jeune homme né en Suisse romande dans une famille rongée par la nostalgie du Sud-Vietnam, éduqué en français pour devenir un Helvète digne de ce nom, V. refusait jusqu'alors de questionner ses origines et sa double appartenance. Voilà pourtant qu'il est tombé en arrêt devant la photographie d'une chanteuse de variétés à la réputation de femme fatale qui fut une star à Saïgon avant d'animer les soirées des exilés imbibés de nostalgie en Californie, puis à Paris. Désireux de démêler le sortilège de cette image d'une diva sulfureuse dont le nom lui est familier depuis l'enfance, il entre en contact avec la photographe, jamais nommée autrement que « la correspondante ». De quelques années plus âgée, cette dernière distille ses informations depuis Paris, et fait bientôt entrer en scène une autre figure de la diaspora vietnamienne : dans le XIIIe arrondissement de Paris, la star déchue compte en effet parmi ses voisines d'immeuble une ancienne combattante anti-impérialiste. « La maquisarde », ainsi qu'on la surnomme dans le quartier, n'a cessé de dénoncer à coups de samizdats les dérives de ses anciens compagnons de lutte une fois au pouvoir, et continue de le faire en exil.
Épousant les mouvements de séduction ou de dépit des deux correspondants autant que leur enquête, le livre ne reproduit pourtant aucune de leurs lettres, même s'il joue parfois de l'italique pour citer quelques stéréotypes érigés en vérité par la famille réactionnaire de V. Sur le mode de la fugue, le roman croise les destins comme on croiserait le fer, emportant le lecteur dans un rythme entêtant qui se révèle d'autant plus hypnotique que sa gageure principale est de donner corps aux fantômes qui hantent à leur insu ces enfants du déracinement. La clé du livre est en effet à chercher dans l'une des plus fameuses lettres de Kafka à Milena, discrètement citée : Kafka y affirme qu'écrire des lettres c'est toujours « se mettre nu devant les fantômes ; ils attendent ce moment avidement », car ils s'en nourrissent. Ils s'en repaissent, en l'occurrence : la chanteuse cherchant la lumière en traînant ses zones d'ombre et la « maquisarde » continuant dans l'ombre à mettre en lumière les trahisons du pouvoir vietnamien hantent bientôt les jours comme les nuits de V. Ces héroïnes fantomatiques en acquièrent la puissance de provoquer un état de manque.
Le jeu avec la notion de correspondance ne s'arrête pas aux portes du roman, et le lecteur peut le mesurer dans le recueil d'essais qui paraît conjointement, Chercheurs d'ombres. Rassemblant des études inédites sur d'illustres passants qui ont préféré l'ombre à la lumière ou privilégié le retrait, le recueil se révèle une véritable caisse de résonance du roman, tout en évoquant aussi bien Bruno Schulz que Rainer Maria Rilke ou quelques auteurs méconnus comme Roland Cailleux, que l'on s'empressera d'ailleurs de lire, tant la ferveur de Linda Lê sait se faire contagieuse. On y retrouve évidemment la lettre sur les fantômes de Kafka, lui qui aura incarné « de façon absolue » l'exil intérieur et « nous conseillait, dans notre combat contre le monde, de seconder le monde. » Ou de captiver les fantômes de l'Histoire, peut-être, plutôt que de les laisser mener la danse à notre insu.

Gladys Marivat / Lire - octobre 2017

À travers un roman et un essai, l'auteure de la fameuse Lettre morte continue d'explorer les zones sombres de notre humanité. [...]
L'exil, le Viêtnam, l'amour de la littérature et le questionnement des origines : on n'a pas fini de tisser les liens entre Héroïnes et la vingtaine de livres qui composent l'œuvre de Linda Lê. [...]
Héroïnes au pluriel. Car, partie de la célèbre chanteuse vietnamienne, l'étrange enquête de V. et de sa correspondante s'élargit à une combattante qui a lutté aux côtés des communistes avant de se retourner contre eux. [...] À travers ces deux femmes, décrites comme une Antigone et une Lilith, Linda Lê explore l'histoire de la guerre du Viêtnam et ses répliques contemporaines dans la vie des exilés.

Veneranda Paladino / Les Dernières Nouvelles d'Alsace - octobre 2017

Héroïnes met en scène trois femmes qui incarnent le Vietnam en exil. Ce sont les trois héroïnes d'un roman que se racontent un étudiant amoureux de la littérature de Kafka et une photographe, tous deux des Vietnamiens nés en Europe (lui en Suisse romande, elle en France), tous deux engagés dans une correspondance sans s'être jamais rencontrés.

Estelle Lenartowicz / L'Express - octobre 2017

Discrète dans les médias, Linda Lê continue de creuser un important sillon dans le terreau des lettres françaises. En silence, elle construit une œuvre exigeante, délicate et lucide, marquée par les thèmes de l'exil, de la langue et de la filiation. Ici, la vie de ses héroïnes nous parvient à travers le filtre d'une correspondance entretenue par un ancien étudiant en littérature et une jeune photographe. Nés en Europe et d'origine vietnamienne, tous deux sont fascinés par le destin tragique d'une flamboyante chanteuse exilée aux États-Unis après la chute de Saigon. [...] Porté par une langue magnifique, l'ensemble est beau, puissant, imposant.

Marine Landrot / Télérama - octobre 2017

Avec cet échange d'e-mails entre deux jeunes d'origine vietnamienne, Linda Lê se confronte ouvertement à ses propres fantômes. Abyssal et envoûtant. [...]
Voilà qu'elle se lance aujourd'hui, qu'elle prend à bras-le-corps l'évidence toujours esquivée, qu'elle regarde en face ce que son visage dit pour elle, et pose haut et fort la question originelle : que faire de ce Vietnam natal, de ce Vietnam mental, de ce Vietnam spectral, dont elle confie l'initiale à son personnage principal, V., lancé dans une curieuse enquête sur les fantômes de ce pays ?

Aurélie Janssens / PAGE des libraires - octobre 2017

Depuis qu'elle a quitté le Vietnam en 1977, Linda Lê ne cesse d'y revenir. Parfois une petite touche, un élément, une toile de fond, mais surtout un élément constitutif de beaucoup de ses personnages, comme un membre fantôme qui lui permet d'évoquer deux thèmes majeurs de son œuvre : l'exil et la part d'obscurité que l'on porte en soi. [...]

Les héroïnes, qui donnent le titre au roman de Linda Lê, le sont par la fiction, bien entendu, mais aussi par leur destin. Ces trois femmes sont trois visages de l'exil, trois motifs, trois façons de vivre. [...] Ces trois femmes et les jeunes gens qui les évoquent sont autant de visages d'un exil qui fait ou défait des destins, un poids, une histoire, dont l'auteure se demande si la charge doit continuer d'être portée par les générations suivantes. [...]

Qu'il soit intérieur ou bien réel, l'exil, le déracinement, ce mouvement tantôt violent, tantôt salvateur, est comme la lumière au bout du tunnel dans l'œuvre de Linda Lê, car chez elle, ombres et lumières mènent une danse magnifique, un tourbillon où l'on aime se perdre.

Chercheurs d'ombres

Véronique Bergen / Art Press - décembre 2017

Un roman et un essai de Linda Lê soulignent que, pour l'auteure d'origine vietnamienne, l'écriture est un dialogue avec les fantômes. [...]
Linda Lê appartient à cette confrérie d'auteurs qui font du verbe l'instrument d'exploration des vertiges de la vie. [...] Avec Héroïnes, l'auteure nous entraîne dans une éblouissante traversée du rêve traduite dans une architecture tout en palimpsestes. [...]
Ces deux ouvrages incandescents frappent de leur bâton de pèlerin des lointains la source des mots, la source de la vie. L'écriture comme sentinelle de l'existence, dialogue avec les fantômes, traversée des râles de l'histoire officielle ou mythique.

 

Bertrand Leclair / Le Monde des livres - novembre 2017

La chute de Saïgon en 1975, une histoire d'exil et de doubles maudits qui entraîne ses personnages aux lisières de la bouche d'ombre aux vérités vénéneuses, ou encore le calme oppressant de la Suisse : le nouveau roman de Linda Lê travaille des ingrédients familiers à ses lecteurs. Pourtant, créant une distance nouvelle avec ses thèmes de prédilection en racontant la correspondance de deux jeunes gens d'origine vietnamienne nés en Europe après la guerre, alors qu'elle-même est arrivée en France à 14 ans, en 1977, Linda Lê donne avec Héroïnes un roman d'une facture inédite et le sentiment que s'y parachève une mue entamée depuis plusieurs années.
Le récit déploie ses spirales envoûtantes sur un mode désormais éloigné des livres emportés sinon enragés que furent Les Trois Parques ou Voix (Christian Bourgois, 1997 et 1998), livre inoubliable où les mots les plus forts faisaient trembler les lignes et claquer les pages. Le temps n'est plus à l'imprécation, mais il serait pourtant fallacieux d'évoquer une langue apaisée, tant celle que déploie Héroïnes est comme l'eau lourde, calme aux yeux de qui survole les pages sans y plonger, potentiellement explosive en vérité.
Jeune homme né en Suisse romande dans une famille rongée par la nostalgie du Sud-Vietnam, éduqué en français pour devenir un Helvète digne de ce nom, V. refusait jusqu'alors de questionner ses origines et sa double appartenance. Voilà pourtant qu'il est tombé en arrêt devant la photographie d'une chanteuse de variétés à la réputation de femme fatale qui fut une star à Saïgon avant d'animer les soirées des exilés imbibés de nostalgie en Californie, puis à Paris. Désireux de démêler le sortilège de cette image d'une diva sulfureuse dont le nom lui est familier depuis l'enfance, il entre en contact avec la photographe, jamais nommée autrement que « la correspondante ». De quelques années plus âgée, cette dernière distille ses informations depuis Paris, et fait bientôt entrer en scène une autre figure de la diaspora vietnamienne : dans le XIIIe arrondissement de Paris, la star déchue compte en effet parmi ses voisines d'immeuble une ancienne combattante anti-impérialiste. « La maquisarde », ainsi qu'on la surnomme dans le quartier, n'a cessé de dénoncer à coups de samizdats les dérives de ses anciens compagnons de lutte une fois au pouvoir, et continue de le faire en exil.
Épousant les mouvements de séduction ou de dépit des deux correspondants autant que leur enquête, le livre ne reproduit pourtant aucune de leurs lettres, même s'il joue parfois de l'italique pour citer quelques stéréotypes érigés en vérité par la famille réactionnaire de V. Sur le mode de la fugue, le roman croise les destins comme on croiserait le fer, emportant le lecteur dans un rythme entêtant qui se révèle d'autant plus hypnotique que sa gageure principale est de donner corps aux fantômes qui hantent à leur insu ces enfants du déracinement. La clé du livre est en effet à chercher dans l'une des plus fameuses lettres de Kafka à Milena, discrètement citée : Kafka y affirme qu'écrire des lettres c'est toujours « se mettre nu devant les fantômes ; ils attendent ce moment avidement », car ils s'en nourrissent. Ils s'en repaissent, en l'occurrence : la chanteuse cherchant la lumière en traînant ses zones d'ombre et la « maquisarde » continuant dans l'ombre à mettre en lumière les trahisons du pouvoir vietnamien hantent bientôt les jours comme les nuits de V. Ces héroïnes fantomatiques en acquièrent la puissance de provoquer un état de manque.
Le jeu avec la notion de correspondance ne s'arrête pas aux portes du roman, et le lecteur peut le mesurer dans le recueil d'essais qui paraît conjointement, Chercheurs d'ombres. Rassemblant des études inédites sur d'illustres passants qui ont préféré l'ombre à la lumière ou privilégié le retrait, le recueil se révèle une véritable caisse de résonance du roman, tout en évoquant aussi bien Bruno Schulz que Rainer Maria Rilke ou quelques auteurs méconnus comme Roland Cailleux, que l'on s'empressera d'ailleurs de lire, tant la ferveur de Linda Lê sait se faire contagieuse. On y retrouve évidemment la lettre sur les fantômes de Kafka, lui qui aura incarné « de façon absolue » l'exil intérieur et « nous conseillait, dans notre combat contre le monde, de seconder le monde. » Ou de captiver les fantômes de l'Histoire, peut-être, plutôt que de les laisser mener la danse à notre insu.

Hugo Pradelle / En attendant Nadeau - novembre 2017

Les brefs essais que Linda Lê consacre à ceux qu'elle appelle des « chercheurs d'ombres » sont autant de manières d'écrire, de lire, de vivre différemment. À les lire, on gagne une certaine lucidité sereine face à l'angoisse créatrice.
Linda Lê parle de livres, d'écrivains, d'idées, comme personne d'autre. Ni prise dans l'exclusivité d'un sujet, ni diluée dans le thématisme, son œuvre critique obéit à un mouvement constellaire. [...] En choisissant des livres qu'elle conçoit, à l'instar de Cristina Campo, comme « des îles solitaires, des présences cachées au monde mais habitées par des "forces de révolte" », Linda Lê affirme la force de la littérature [...]. En lisant « des livres faits pour nous troubler, car ceux-là seuls nous raffermissent », on gagne une part de vie, profondément.

Gladys Marivat / Lire - octobre 2017

Dans cet hommage à des artistes (Rainer Maria Rilke, Bruno Schulz, Emile Cioran) qui puisent leur inspiration dans les zones obscures, Linda Lê démontre, une fois encore, qu'elle croit comme Marina Tsvetaïeva, au « cercle enchanté de la solitude » et qu'il faut aller « au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau ».

Aurélie Janssens / PAGE des libraires - octobre 2017

Un recueil de textes inédits qui évoquent les figures de ceux qui « ont été dévorés par l'ombre ». Par ce travail, elle cherche à « permettre à la part obscure d'entonner l'éloge de ce qui chante dans les ténèbres ». Elle y évoque Depardon, Bruno Schulz, Ida Lupino, Joë Bousquet, Sharunas Bartas, Cristina Campo, Antonin Artaud, mais aussi Alejandra Pizarnik, et encore bien d'autres. Tous ont, à un moment donné, questionné leur part d'ombre pour créer.
Linda Lê livre dans ces pages un hommage poignant et vibrant à la création artistique et rend hommage à ces « chercheurs d'ombres » qui ont dû affronter ce qui les dévoraient pour accoucher d'œuvres magistrales. Tous les textes sont d'une justesse et d'une lucidité poétique incroyables.

Elisabeth Philippe / L'Obs - octobre 2017

Chercheurs d'ombres est l'un de ces livres miraculeux qui en fait découvrir d'autres, comme des secrets précieux que l'on se transmet à voix basse.

Antoine Mouton

Imitation de la vie

Alice Archimbaud / Transfuge - décembre 2017

Imitation de la vie commence comme une piquante comédie de mœurs, semée de chausses-trappes et de malentendus. Deux thérapeutes, Camille Mélondas et Paul Renard, croient se rendre à un très sérieux congrès de psychanalyse, et se retrouvent coincés dans un traquenard pour comportementalistes new age. [...]
Chez Mouton, le récit est un piège à triple ou quadruple fond. L'infinie mélancolie du texte se teinte d'une drôlerie folle, le roman de la désillusion amoureuse se charge d'une lumineuse apologie de l'amitié, tandis que la fable dynamite le document biographique, avant de se dissoudre dans un sfumato incertain, où l'absence est peut-être la condition première d'un geste révolutionnaire, celui qui refuse la vie telle qu'elle est. Virtuose interrogation de la dimension mimétique de la littérature, Imitation de la vie peint un monde au bord de l'effondrement, où, à défaut du suicide ou de la folie, la fiction vient à la rescousse, comme une déformation rêveuse de la vie : car « la caricature est la dernière cohérence avant l'éclatement ».

 

Avril Ventura / Le Monde des livres - octobre 2017

Comme c'était déjà le cas dans son précédent roman, Le Metteur en scène polonais, Antoine Mouton excelle dans une forme d'absurde tragi-comique et poétique, qui se demande si la fiction peut être plus vivante que la vie elle-même. Imitation... est ainsi une variation jubilatoire sur les pouvoirs de l'imagination, mais c'est aussi une profonde réflexion sur les limites du langage.
[...] Le terme de « disparition » longtemps employé par Emir pour évoquer le suicide de Thierry, lui semble finalement inapproprié, et il réalise qu'il n'a jamais assez pris en compte la violence de la mort de son ami - mort qui revient pourtant comme un fil rouge au cours du récit. C'est dans le maniement subtil de ce motif récurrent, autant que dans la répétition des jeux de mots et des quiproquos, que tient la réussite du roman. Car Imitation de la vie est aussi une singulière méditation sur le deuil. Sur l'héritage laissé par ceux qui s'en vont à ceux qui restent, sur ce que cet héritage fait de nous à notre insu.

Claudine Galea / BLOG remue.net - septembre 2017

L'écriture est parfaite, logique, rationnelle, claire, a contrario des événements qui y surgissent, flous et fous. Apprendre à disparaître, dépoussiérer les fantômes, se moquer de son propre sérieux, quitter l'adolescence, devenir magicien, serait-ce l'objet d'une imitation de la vie ?

Susan Sontag

Débriefing

Estelle Lenartowicz / L'Express - novembre 2017

La lecture de ce recueil permet de mesurer l'ampleur et la variété des talents littéraires de l'Américaine Susan Sontag (1933-2004), plus connue pour ses romans et ses écrits sur la photographie. Avec une flagrante virtuosité intellectuelle, l'essayiste et romancière tente ici des choses toujours plus neuves et modernes, bâtissant en quelques pages des objets référentiels à l'ossature nette, saillante, singulièrement originales. Car par leur force imaginative, chacune de ces nouvelles frappe et intrigue. [...]
Le style est élégant et l'humour, souvent noir. Malicieuse et abstraite (parfois un peu trop), Susan Sontag prend le pouls d'une Amérique secouée par le trauma de la guerre, la terreur idéologique et les violences raciales. En lame de fond, une dissection de ses propres fantômes que sont le deuil, la maladie et le chagrin, baignant tout entiers dans un lucide sentiment de l'absurde.

Nelly Kaprièlian et Yann Perreau / Inrockuptibles - novembre 2017

Une biographie et un recueil de nouvelles inédit rappellent à quel point Susan Sontag fut une intellectuelle et une auteure majeure. Contre les normes et les identités fixes.

Pour commencer sa biographie, Béatrice Mousli évoque ce 28 décembre 2004, jour où, tandis que le monde a les yeux fixés sur le tsunami qui dévaste le littoral de l'océan Indien, « une écrivaine de 71 ans se meurt d'un cancer dans une chambre d'un hôpital de New York ». Avec Susan Sontag, l'Amérique perd celle qui fut peut-être l'intellectuelle la plus influente de la seconde moitié du XXe siècle. Une auteure qui bouleversa nos perceptions de l'image (Sur la photographie), de la littérature (Contre l'interprétation), de la guerre ou de la maladie.
De Sontag, on connaît la femme sans tabou, bisexuelle, divorcée à 25 ans afin de vivre pleinement sa vie à Paris, Chicago, New York. On a en tête ces clichés en noir et blanc qui l'immortalisèrent, pris par sa dernière compagne, Annie Leibovitz. Celle d'une personne qui, atteinte d'un cancer incurable, se sait condamnée. Et qui retourne la situation sur elle-même, faisant de l'atroce sa source d'inspiration. Ce sera son immense essai La Maladie comme métaphore. La façon dont elle y dénonce les métaphores sibyllines sur la maladie pour nommer les choses, d'une façon clinique, sans pudeur ni retenue, est désormais appliquée par de nombreux praticiens.
« On peut se référer à l'œuvre pour interpréter la vie. On ne saurait se référer à la vie pour interpréter l'œuvre », écrit Susan Sontag dans Sous le signe de Saturne. C'est le parti que prend Béatrice Mousli, auteure déjà d'un Valery Larbaud. Cette professeure à l'université de Californie du Sud, où résident les archives de Sontag, a eu accès aux textes les plus personnels, articles, notes, lettres. C'est en étudiant avec rigueur et vigilance les mots même de l'écrivaine qu'elle dresse son portrait.
Le portrait d'une femme d'idées mais aussi et surtout d'action, qui s'engagea contre la guerre au Vietnam et fut arrêtée pour cela, dénonça les massacres en Bosnie quand le monde entier préférait encore fermer les yeux. Une écrivaine qui se définissait parfois comme metteur en scène ou romancière, sous-estimée toutefois pour son œuvre de fiction, comme c'est souvent le cas pour les intellectuels.
A la question « qui êtes-vous ? », Sontag répondait : « Je suis une nomade qui se plaît dans la découverte des choses, dans les rencontres, les échanges. Je ne me sens pas américaine en Amérique, mais je ne le suis jamais autant qu'à l'étranger. Tout m'intéresse et rien ne me préoccupe autant que d'être juste, toujours. Je suis attirée par les chemins du cœur les plus tortueux. Et j'aime les décrire de toutes les manières. »
C'est d'ailleurs ce qu'elle fait dans les dix nouvelles écrites pour la presse, réunies dans le recueil (inédit), Débriefing, qui sort ces jours-ci. Sa manière privilégiée pour dire les chemins du cœur les plus tortueux est l'humour : un humour noir, grinçant, qui va souvent de pair avec un certain sens du fantastique pour exprimer toute l'absurdité de l'existence, de l'identité, contrer toute injonction sociale à occuper sa place, transgresser les conventions et les normes.
Dans Mannequin, un homme commande un androïde à ses traits pour vivre à sa place : aller non seulement travailler, mais vivre avec sa femme et ses enfants. Le mannequin tombera amoureux de sa secrétaire, au point de vouloir quitter l'épouse ; il faudra dès lors au narrateur se commander un second mannequin pour que le premier puisse s'en aller avec sa maîtresse tout en étant remplacé. Chacun des mannequins réussira une vie de famille exemplaire et une carrière intéressante pendant que l'homme végète, mal rasé et sale - qui est le plus humain ? A moins qu'ici Sontag ne s'attaque à la « vie normale », celle d'employé de bureau et de chef de famille, qui pourrait tout aussi bien être menée par des robots...
La nouvelle la plus belle, la plus émouvante, est la toute première, Pèlerinage :une gamine de 14 ans, petite intellectuelle en herbe, mal à l'aise dans son milieu et incomprise par ses parents, tombe amoureuse du roman de Thomas Mann, La Montagne magique. C'est alors qu'un de ses amis, adolescent lui aussi, découvre que Mann vit toujours en Californie où il s'est réfugié pour fuir le nazisme, et lui téléphone : Katia Mann les invitera à prendre le thé. Et voici nos deux gamins empêtrés dans leur timidité dans le bureau du Maître, gentil et guindé, qui les enchantera autant qu'il les décevra : « L'homme que j'avais devant moi ne prononçait que des phrases sentencieuses quoiqu'il fût l'auteur des romans de Thomas Mann. »
Sontag explore avec une finesse rare l'écart entre l'artiste et l'humain, les paradoxes de l'adolescence. On regrette presque que cette seule nouvelle ne soit pas devenue un roman : celui-ci aurait pu rivaliser, haut la main, avec Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur de Harper Lee.

 

Livres Hebdo - octobre 2017

Ce qui retient l'attention dans cette forme fictionnelle éloignée des essais théoriques, c'est le goût de Susan Sontag pour la suspension. Tout ce que ces nouvelles plastiques, pleines de perplexité et d'incertitude, révèlent du processus de connaissance qui se déploie chez cette écrivaine qui s'est fermement prononcée « Contre l'interprétation ».

Martin Suter

Eléphant

Anne Kiesel / Ouest-France - novembre 2017

C'est une histoire joliment ficelée, qui commence dans les vapeurs d'alcool : un SDF habite dans une grotte, et y découvre un éléphant rose. Tout petit, comme un jouet d'enfant. Lumineux, et... vivant. Quelle est cette hallucination ? Martin Suter emporte son lecteur, au rythme de courts chapitres nerveux, dans une intrigue autour de manipulations génétiques. C'est magnifiquement documenté. Ah, l'épisode de recueil du sperme d'un éléphant, donneur régulier... On est dans l'action, avec toute sa démesure. Un vrai polar, plaisant à lire et bien traduit par Olivier Mannoni.

Plume au vent / Société de Lecture - novembre 2017

Un roman bien ficelé où Martin Suter épingle les excès de la manipulation génétique pratiquée « pour produire un objet sensationnel et, si possible, en tirer fortune. » Fidèle à sa ligne d'enquêteur dans l'analyse des sujets inhérents à notre société contemporaine, l'auteur helvète réussit un tour de force dans la juxtaposition de mondes opposés qui, pourtant, évoluent en parallèle dans nos cités : celui des sans-abris, celui des scientifiques spécialisés dans la recherche génétique, celui de l'industrie et, finalement, celui, plus ludique, du cirque. Martin Suter ne laisse aucun détail entre les mains du hasard. Son enquête fouillée, dans les domaines cités, est parfaitement documentée. Son propos tire la sonnette d'alarme face à la multiplication des banques de données génétiques, ce qui, aux yeux de l'auteur, « ouvrirait grand les portes à un nouveau mode de discrimination, toujours plus fine et plus ciblée que celle que connaissait déjà l'humanité. » Il souligne les avantages qu'apporte la possibilité de déchiffrer le génome et de le modifier : d'une part « mettre hors service les fonctions génétiques qui déclenchent certaines maladies » - comme l'Alzheimer, qui fut abordé dans Small World (LHB 1028) - mais de l'autre, « transformer le génome des plantes, des animaux et des hommes. On pouvait les designer. » Cette prophétie alarmante sera toutefois éclipsée par la trame attendrissante autour de laquelle s'articule ce roman plein d'humanité.

Jacques Poget / Femina - octobre 2017

Nain, rose et fluorescent, son Éléphant trompe énormément... le lecteur. Au cœur de ce faux polar, le grand thème de l'œuvre et de la vie de Suter: être et paraître. Mais qui est-il vraiment ?


On connaît l'apparence : dandy, costume trois-pièces et boutons de manchette. On connaît le romancier, 14 livres traduits en français, aucun ne ressemblant à l'autre (sauf ceux de son inspecteur von Allmen). Mais l'homme Martin Suter ?
Grand voyageur, il crapahuta en Land Rover de Suisse à Ceylan via le Sahara, le Nigeria, le Kenya... Nomade sédentaire, il «pendula» vingt ans entre le Guatemala et Ibiza. Publicitaire amoureux de la langue, il cache des talents de mécanicien (pour la Land Rover dans le désert) et de vigneron. Plaisantin fantaisiste, il adore les blagues.
Tout cela est évoqué sans avoir l'air d'y toucher, dans la maison en terrasse zurichoise où Martin Suter vit avec sa femme et leur fille. Dans sa pièce de travail, deux ordinateurs, sur le bureau pour travailler assis et sur le pupitre haut pour écrire debout, en alternance pour feinter de sévères maux de dos. Une bibliothèque est remplie de livres « dans la famille depuis plusieurs siècles ». Pas de quoi, pourtant, prédestiner le jeune Martin à l'écriture. Ni son père, chimiste spécialiste de la photo, ni sa mère, secrétaire, ne s'y adonnaient. Il y avait bien un grand-père tourné vers les Muses, dont l'écrivain, attendri, feuillette les carnets dessinés avant de raconter une jeunesse en plusieurs morceaux.
Littérature et balles réelles
Zurich jusqu'à 12 ans, puis Fribourg, pour le travail du père. Il étudie en allemand mais apprend vite le français. Grâce aux filles: « J'avais toujours mon minidictionnaire pour pouvoir leur parler. » Nul en maths, il rattrape le grec en un été, mais le bac s'annonce hors de sa portée à Bâle où le père a été rappelé chez Ciba. Malin, Martin passe en Suisse les examens de... l'Université de Londres.
Il s'ennuie en Lettres, le père de son amoureuse interdit le mariage avec ce dilettante: le voici assistant en publicité, chez GGK, agence prestigieuse. Le directeur créatif repère les textes qu'il écrit en douce, le voici rédacteur. Et marié, à 21 ans, avec Viviane, 18 ans, étudiante aux Beaux-Arts. Une splendide toile d'elle trône dans le bureau de l'écrivain. « Nous sommes restés de très bons amis après la fin de ce mariage d'enfants. »
Sept ans tout de même, au cours desquels il est à Vienne le directeur créatif d'une filiale de GGK, puis démissionne pour une année de voyage avec sa femme en Land Rover. En Sicile, on leur tire dessus pour les dévaliser. Aventurier téméraire ? « Non. Le courage n'est pas d'ignorer la peur mais de la vaincre. »
De la pub, il passe aux scénarios pour la télévision et le cinéaste Daniel Schmid, aux reportages pour Géo, aux chroniques journalistiques satiriques sur le business. Et au roman. « J'ai toujours trouvé facile d'écrire, à Saint-Michel j'étais de ces étudiants désagréables dont on lit les compositions. » Martin Suter « aime raconter des histoires »: « Small World, Un ami parfait, Lila Lila, Montecristo...»
Ses modèles ? Des admirations, plutôt, des affinités. E.T.A. Hoffmann et Graham Greene, Cendrars et Elmore Leonard, Dürrenmatt et William Boyd. Un sourire: le respect absolu du lecteur, il l'a appris auprès des publicitaires de GGK. Travailler à fond, savoir laisser tomber les romans qui ne fonctionnent pas tout à fait - il a horreur du rafistolage.
Mais le gentleman zurichois remercie d'abord la voisine anglaise de Fribourg qui lui fit découvrir à 14 ans l'autobiographie du très british Somerset Maugham. « Mon héros! Je le lis toujours, et tombe souvent sur des choses qui auraient pu être de moi... », lâche-t-il avec un rire retenu. Il ouvre « Notes d'un écrivain », de Maugham, et lit: « [...] les personnalités multiples qui forment un caractère. La facette qui domine en ce moment va laisser la place à une autre - laquelle est mon moi authentique ? Toutes, ou aucune ? » Il repose le livre. « C'est beau L'identité est un des thèmes de tous mes livres: qui suis-je, qui pourrais-je être encore ? »
Soi, cet inconnu

En 1975, Martin Suter rencontre la styliste Margrith Nay. Ils vivent en alternance à Ibiza et au Guatemala, où elle dessine et fait construire leurs maisons, adoptent deux enfants - le décès accidentel, en 2009, du petit garçon de trois ans obscurcit leur vie. Le retour à Zurich ? Pour la scolarité d'Ana, âgée aujourd'hui de 11 ans. La proximité du Kunsthaus ravit l'amateur d'art, le sédentaire globe-trotter continue ses voyages. Il égraine des épisodes, raconte comment à New York sa fille de 7 ans lui dit: « J'aime toutes les religions » et, en voyage en Asie, « prie devant chaque autel ». Lui-même, élevé dans le protestantisme, « aurait bien voulu croire ». Impossible après la mort de son fils.
A 69 ans, il aimerait vivre encore longtemps, et pas seulement parce que sa fille est encore jeune. L'idée de retraite lui déplaît. Ecrira-t-il encore beaucoup de livres? « Ce serait joli. » L'inspecteur von Allmen va revenir; quant à Éléphant (Ed. Christian Bourgois), ce roman qui interroge en profondeur les dérives de nos sociétés, il progresse dans la jungle des librairies, parmi les meilleures ventes.
Son actu Parolier de Stephan Eicher, il l'accompagnera en tournée, à l'harmonica et disant des textes tirés de « Songbook », leur livre-CD annoncé fin octobre 2017.
Ce qui le dope « Le champagne ! » Souvent ? « L'apéritif avec ma femme, c'est un verre de champagne. »
Son dernier fou rire « Une blague impossible à écrire. Je vous la raconte quand même. Un client entre dans une boulangerie: « J'aimerais un [Martin Suter grimace et produit de surprenants borborygmes] avec de la crème. La vendeuse: Avec quoi ? »
Sur sa shamelist « Ce slogan, écrit pour une banque: ‛Laissez votre argent travailler pour vous, parce que vous aussi travaillez pour votre argent'. Plus tard, je l'ai trouvé cynique : l'argent ne travaille jamais. »

Astrid Éliard / Le Figaro littéraire - octobre 2017

Il y a quelque chose de jouissif dans le parti pris, très premier degré, de Martin Suter. Si Éléphant est une fable contre les OGM et les effets pervers de la mondialisation, la leçon de morale laisse la première place au divertissement et à l'aventure, menée tambour battant. [...] C'est ce qui est si savoureux dans ce livre, on balance en permanence entre la caricature cocasse et le documentaire.

Jean-Luc Tiesset / En attendant Nadeau - octobre 2017

Le Suisse Martin Suter, passé maître depuis longtemps dans l'art de construire des intrigues originales qui donnent à ses « thrillers » de quoi captiver - et faire réfléchir - ses lecteurs, nous entraîne avec Éléphant dans un monde inattendu, celui des manipulations génétiques. Voir des éléphants roses n'est désormais plus impossible, et qui plus est miniaturisés et lumineux dans le noir ! [...] Comme toujours, Martin Suter s'est soigneusement documenté avant de nous entraîner dans les méandres de cette étrange aventure.

Bernard Quiriny / L'Opinion - septembre 2017

Il semble qu'un sujet neuf fait son apparition cette année : les technologies du vivant et leurs dérives. [...] A la différence de ses confrères, qui prennent tous le sujet du côté des apprentis-sorciers du transhumanisme en imaginant des inventeurs-démiurges démarqués d'Elon Musk ou Ray Kurzweil, Suter, lui, se place, à l'autre bout de la chaîne, du côté du « produit ». Son idée de départ est géniale : aux abords d'une rivière près de Zurich, un SDF découvre... un minuscule éléphant rose luminescent, doté d'une peau tendre et chaude, « comme du cuir de porc » ! [...]
Après un démarrage en forme de conte, Eléphant se transforme en thriller. Comme toujours chez Martin Suter, le rythme est haletant, l'écriture est sèche et la documentation, solide. [...]

Un roman divertissant et conduit avec maestria.

Jean-Philippe Proulx / Le Devoir - septembre 2017

À l'heure où l'art biotechnologique s'intensifie, Éléphant débarque comme un plaidoyer nécessaire contre les dangers des modifications génétiques. Qu'est-ce qui sépare l'évolution de la création ? S'agit-il d'un miracle ou d'une manipulation de laboratoire ? Le roman - qui se lit comme un thriller rocambolesque - offre plusieurs pistes intéressantes.

Ogden Ridjanovic / Radio - Canada - septembre 2017

http://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/plus-on-est-de-fous-plus-on-lit/segments/chronique/39816/club-lecture-grasset

 

John Ronald Reuel Tolkien

Beren et Lúthien

Sophie Bourdais / Télérama - décembre 2017

Mythe puissant que le destin de Beren et Lúthien, aux origines a priori inconciliables (lui né chez les hommes, elle chez les elfes), mais réunis, au-delà de leur coup de foudre, par leur vaillance et leur générosité. Mythe fondateur pour leur créateur, John Ronald Reuel Tolkien (1892-1973), qui a placé cette histoire d'amour au centre de ses livres-mondes. Outre la version « officielle » donnée dans Le Silmarillion, plusieurs moutures ont ressurgi dans les textes ressuscités et édités, au fil des années, par Christopher Tolkien, troisième fils et exécuteur testamentaire de l'écrivain. Le tolkienolâtre assidu ne fera donc ici aucune découverte. Mais le tolkienophile basique, lui, se délectera d'un work in progress à base de récits et de poèmes écrits sur plusieurs décennies, et dont la collation dans un seul volume, avec le commentaire de Christopher Tolkien, fait apparaître une matière narrative vivante, en constante transformation. On y apprend (ou l'on s'y souvient) que Beren fut un elfe avant de devenir un homme, que Lúthien n'eut pas toujours la possibilité, tel un alias féminin d'Orphée, de ramener Beren d'entre les morts, et que Sauron, incarnation du mal dans Le Seigneur des anneaux, fut jadis un esprit démoniaque incarné par le cruel chat Tevildo...
À ceux qui se plaignent du prétendu sexisme de Tolkien : ici le héros est une héroïne, qui n'attend pas en se tordant les mains que son amoureux revienne d'une quête impossible, mais l'accompagne et lui porte secours. Comment s'en étonner ? Le modèle de Lúthien, d'abord connue en tant que Tinúviel, n'est autre qu'Edith, l'épouse de Tolkien. Quand elle mourut, en 1971, il demanda à ce que ce prénom elfique soit inscrit sur sa tombe. Après son décès, ses enfants rajoutèrent celui de Beren à côté de Lúthien.

Marie Michaud / PAGE des libraires - décembre 2017

Il y a très longtemps, au Premier Âge, Beren et Lúthien s'aimèrent. Mais, pour prétendre à cet amour, Beren dut réussir là où les plus grandes armées avaient échoué et pénétrer dans la forteresse de l'ennemi pour lui voler un des Silmarils. Cette histoire d'amour, a priori impossible entre un mortel et une elfe, qui relève autant des chansons de geste épique que du roman d'amour courtois, J. R. R. Tolkien l'avait imaginée très tôt comme « un maillon essentiel du cycle » narratif dont la partie émergée reste, pour le grand public, Le Seigneur des Anneaux. Evoluant au fil du temps et de ses évocations, c'est ce parcours qu'a voulu reconstituer Christopher Tolkien, des origines en prose dans Le Livre des contes perdus à sa forme versifiée dans les Lais du Beleriand en passant bien sûr par le Silmarillion. J. R. R. Tolkien lui-même affirmait que ce roman « héroïque et féerique [est] accessible même avec une très vague connaissance générale du contexte ». Alors que vous soyez fan ou néophyte, laissez-vous emporter par l'« histoire [...] belle et puissante » de Beren et Lúthien.