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Dom Juan ou Don Juan : quelle orthographe pour la pièce de Molière ?

Molière écrit Dom Juan avec un m, la légende et le séducteur prennent un n. Origine du titre, pluriel, majuscule et sens de donjuanisme.

Par la rédaction30 octobre 20268 min de lecture

Chapeau à plume, masque noir et rose évoquant le séducteur Dom Juan

Sur une affiche de théâtre, dans un manuel de lycée ou au programme d’un concours, le héros de Molière change de visage d’une page à l’autre : tantôt un m, tantôt un n. Entre Dom Juan ou Don Juan, la différence ne vient pas d’une coquille que l’on corrigerait d’un trait de plume. Elle garde la trace d’un titre ancien, d’un personnage venu d’Espagne et d’un nom propre devenu nom commun pour désigner un séducteur. Mal choisie, la graphie renvoie à une autre œuvre que celle dont on parle.

En bref

  • Pour la comédie de Molière, créée au Palais-Royal le 15 février 1665, on écrit « Dom Juan », avec un m, comme dans le titre de la pièce ; pour le personnage de la légende, pour le mythe et pour le séducteur en général, on écrit « don Juan », avec un n.
  • « Dom » est un titre honorifique que le français emploie pour certains religieux (bénédictins, chartreux, trappistes) et, au Portugal, pour la noblesse ; « don » est la forme espagnole et italienne du même titre, issu du latin dominus.
  • Le personnage naît chez Tirso de Molina en 1630, entre au théâtre français avec Dorimond en 1659, est popularisé par Molière en 1665, puis repris par Mozart dans Don Giovanni en 1787.
  • Le nom commun « un don juan » est attesté depuis 1822 chez Stendhal, et « donjuanisme » depuis 1864 chez Sainte-Beuve.

Pourquoi Molière écrit-il « Dom Juan » avec un m ?

Molière écrit « Dom Juan » parce que « dom » est un titre que le français emploie devant un nom propre, au même titre que « don », et que la langue de son temps connaissait déjà sous cette forme. Le Trésor de la langue française (CNRTL) fait remonter « don » au sens de titre honorifique donné à certains ecclésiastiques à 1527, et « dom » à une date antérieure à 1615, chez Étienne Pasquier. Le mot vient de l’italien don (ancien dom), lui-même tiré du latin classique dominus, « maître ».

Aujourd’hui encore, le dictionnaire donne deux emplois à « dom » : un titre porté par certains religieux, en particulier dans les ordres des bénédictins, des chartreux et des trappistes, et un titre de noblesse ou de courtoisie employé au Portugal, comme on emploie « don » en Espagne. Le dictionnaire de l’Académie française enregistre « dom » depuis l’édition de 1694 ; la forme « don » y figure comme variante dans les éditions de 1762 et de 1798. Le m n’a donc rien d’une faute : c’est la forme du titre que Molière a retenue.

Les ouvrages de référence ne racontent pas tous de la même façon l’histoire du titre. Selon Hérodote et l’Encyclopædia Universalis, la comédie est jouée en février 1665 sous le titre Le Festin de pierre, et le nom de Dom Juan s’attache à la pièce dans les éditions publiées ensuite. Le TLFi, lui, cite directement Dom Juan ou le festin de pierre à la date de 1665. Les trois écrivent en revanche « Dom Juan » avec un m. Le titre complet usuel est Dom Juan ou le Festin de pierre.

Quand faut-il écrire « don Juan » avec un n ?

Il faut écrire « don Juan » avec un n dès que l’on ne parle plus de la pièce de Molière mais du personnage de la légende, du mythe ou du séducteur en général. Le héros de théâtre d’origine espagnole s’appelle « don Juan Tenorio », et il est devenu le type du séducteur. Le plus simple est de se demander si la phrase porte sur l’œuvre de Molière ou sur ce qui l’a précédée et suivie.

Ce dont on parleGraphieExemple construit
Le titre de la comédie de Molière (1665)Dom Juan ou le Festin de pierreLa troupe monte Dom Juan ou le Festin de pierre cet hiver.
Le héros de cette pièceDom JuanDom Juan tourne en dérision les avertissements de son valet.
Le héros de Tirso de Molina (1630)don Juan TenorioDon Juan Tenorio est le héros d’El burlador de Sevilla.
L’opéra de Mozart (1787)Don Giovanni, titre italienMozart a composé Don Giovanni en 1787.
Le mythe, la légendedon JuanLe mythe de don Juan a traversé les siècles.
Le séducteur, nom communun don juanIl se prend pour un don juan.

Pour le titre d’une œuvre, la graphie ne se négocie pas : on cite le titre tel qu’il a été donné, avec un m pour Molière et en italien pour Mozart. Pour le personnage et le nom commun, l’usage hésite sur la majuscule. Le TLFi écrit « don Juan », avec une minuscule à « don » et une majuscule à « Juan », dans sa définition, mais ses exemples cités, tel un extrait de Simone de Beauvoir de 1954, portent « Don Juan ». Les deux se rencontrent ; l’important est de garder la même forme d’un bout à l’autre d’un texte.

D’où vient le personnage de don Juan ?

Le personnage de don Juan vient d’Espagne : il naît dans El burlador de Sevilla, pièce du moine Tirso de Molina datée de 1630, que le français rend par L’Abuseur de Séville. Son héros, don Juan Tenorio, devient un « type », c’est-à-dire une figure que chacun reconnaît, bien au-delà de la pièce qui l’a inventé.

  • 1630 : Tirso de Molina écrit El burlador de Sevilla.
  • 1659 : Dorimond introduit le personnage dans le théâtre français avec Le Festin de pierre ou le fils criminel.
  • 1665 : Molière le popularise avec sa comédie, après l’interdiction de Tartuffe (1664), qui durera cinq ans.
  • 1787 : Mozart tire de la légende son opéra Don Giovanni.

Chez Molière, le personnage change de nature. La comédie montre le châtiment divin d’un libertin athée : Molière fait de son héros un athée, ce qui met en cause la religion elle-même. C’est cette version française que désigne le titre « Dom Juan » avec son m.

Que raconte la pièce « Dom Juan » de Molière ?

La pièce de Molière raconte la chute d’un grand seigneur qui se moque des hommes et du ciel, jusqu’au moment où une statue vient le chercher. Comédie en cinq actes et en prose, elle se déroule en Sicile. Dom Juan voyage avec son valet Sganarelle ; il fuit sa jeune épouse Elvire.

L’action enchaîne les rencontres : une tempête en mer dont il réchappe, la séduction de la fiancée d’un paysan, Pierrot, la querelle avec les frères d’Elvire, la présence de son père Dom Louis, la visite de Monsieur Dimanche. Dom Juan revient devant le tombeau du Commandeur, dont la statue se met à bouger. Acculé, il feint la dévotion pour échapper à ceux qui veulent se venger.

Au dénouement, il accepte l’invitation de la statue, lui serre la main, puis disparaît dans les dessous du théâtre dans un grand bruit. La pièce reste attachée à son siècle : créée en février 1665 au théâtre du Palais-Royal, elle quitte l’affiche après une quinzaine de représentations. Pour qualifier l’assurance du personnage sans se tromper de mot, la nuance entre présomptueux ou prétentieux est utile.

Comment écrire « un don juan » et « donjuanisme » ?

Le nom commun s’écrit « un don juan » ou « un don Juan », et il désigne un séducteur, le plus souvent libertin et sans scrupules. Ce sens figuré est attesté en 1822 chez Stendhal, dans De l’amour, où l’auteur parle des « vrais don juan » et de « l’amour à la don juan ». Le personnage est alors devenu un type littéraire, que l’on emploie sans penser à la pièce.

Le dérivé « donjuanisme » désigne l’attitude d’un don Juan. Sa première attestation date de 1864, sous la plume de Sainte-Beuve. On rencontre trois graphies : donjuanisme, don juanisme et don-juanisme. La forme soudée « donjuanisme » est celle qui figure en tête de l’article du dictionnaire ; elle est la plus simple à retenir.

Deux phrases construites fixent l’emploi : « Dans ce roman, le narrateur se prend pour un don juan » ; « Le donjuanisme de ce personnage consiste à séduire pour le plaisir de la conquête ». Dans les deux cas, on ne met ni « Dom » ni italique, puisque le mot ne renvoie plus à une œuvre mais à un comportement.

Questions fréquentes

Dom et don se prononcent-ils de la même façon ?

Oui, « dom » se prononce [dɔ̃], comme « don » et comme « dont », qui sont des homonymes. À l’oral, la différence entre Dom Juan et Don Juan est donc inaudible : elle ne se voit qu’à l’écrit, d’où l’utilité de savoir quelle œuvre on désigne.

Quel est le pluriel de « don juan » ?

On rencontre dans les textes le pluriel invariable, « des don Juan », comme chez Dierx en 1867 (« les vulgaires don Juan »). On peut donc écrire « des don Juan » sans s. Le nom propre, lui, ne s’emploie pas au pluriel quand il désigne le héros d’une pièce.

Que signifient « donjuanesque » et « donjuaniser » ?

« Donjuanesque » (ou « don-juanesque ») qualifie ce qui est propre à un don Juan ; Nerval l’emploie en 1851 dans son Voyage en Orient. « Donjuaniser » signifie faire le don Juan, mais le dictionnaire n’en cite qu’un seul exemple, chez Balzac, dans Gambara en 1837 : le verbe est rare et on l’évitera dans un texte courant.

Pourquoi Molière a-t-il retiré sa pièce de l’affiche ?

La pièce, créée le 15 février 1665, a eu du succès mais n’a été donnée qu’une quinzaine de fois avant d’être retirée environ un mois plus tard. Molière ne l’a plus jouée. Elle venait après l’interdiction de Tartuffe en 1664, et sa troupe, devenue troupe du roi, ne pouvait plus se permettre un message ambigu sur la religion.

Peut-on encore écrire « dom » devant un nom propre aujourd’hui ?

Oui, mais dans des cas précis : on écrit « dom » devant le nom d’un religieux de certains ordres, par exemple les bénédictins, les chartreux et les trappistes, et devant le nom d’un noble portugais, comme dom Pedro. En Espagne, le titre correspondant est « don ».

Sources

Sources consultées le 28 octobre 2026, présentées sans liens cliquables.

  • CNRTL, « DOM », Trésor de la langue française informatisé. Adresse : https://www.cnrtl.fr/definition/dom
  • CNRTL, « DON JUAN », Trésor de la langue française informatisé. Adresse : https://www.cnrtl.fr/definition/don%20juan
  • CNRTL, « DONJUANISME », Trésor de la langue française informatisé. Adresse : https://www.cnrtl.fr/definition/donjuanisme
  • Encyclopædia Universalis, « DOM JUAN, Molière : fiche de lecture ». Adresse : https://www.universalis.fr/encyclopedie/dom-juan-moliere/
  • Hérodote.net, « 15 février 1665 : Molière crée Dom Juan ». Adresse : https://www.herodote.net/15_fevrier_1665-evenement-16650215.php