+ Un sacrifice italien - Alberto Garlini
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Alberto Garlini Un sacrifice italien

Extrait du « Un sacrifice italien » de Alberto Garlini,
traduit de l'italien par Vincent Raynaud.

16 mars 1975, Parme

 

Sur un grand terrain vague aux environs de Roncoferrato, entre Parme et Mantoue, des montgolfières sont rassemblées. Les flammes pénètrent dans les ballons, l'air chaud les gonfle, bientôt ils voleront dans le ciel, poussés par le vent.
Bien des années auparavant, dans la verte campagne de Casarsa della Delizia, petit village de la plaine frioulane, on pouvait admirer une fontaine rustique faite d'amour, qui distillait une eau limpide et pure.
Une fontaine cachée par des milliers de roses épineuses.
Le temps revient toujours sur ses pas pour expliquer l'inexplicable.

Vêtu d'un simple survêtement bleu marine, Francesco marche vers le petit terrain de football de la citadelle de Parme. Il a aux pieds une paire de Puma à crampons. Pendant tout le trajet à bicyclette au milieu de la circulation urbaine, entre les Opel Ascona et les Fiat 127, à cause de leur cuir rigide, il a eu du mal à pédaler. À présent les crampons qui grattent l'asphalte l'empêchent de poser normalement les pieds au sol.
Il dépasse une affiche publicitaire du film À nous les lycéennes, franchit le pont et les sombres bastions en étoile, suit une allée goudronnée. Au bout de la rangée de platanes, il aperçoit une centaine de personnes adossées au grillage métallique qui entoure le terrain central. Il se fraie un passage entre les gens et, derrière le grillage, lui apparaît un tableau aux couleurs criardes et improbables qui s'agitent parmi la terre et l'herbe.
Une fois remis de sa stupeur, il se hâte vers les bancs, mais il a le temps de remarquer un enfant seul dans la foule, enveloppé d'une écharpe qui le couvre presque entièrement. Il doit avoir cinq ou six ans et, à moins que l'innocente lumière de l'après-midi ne fasse des siennes, ce sont bien des larmes qui brillent sur ses joues.
Francesco modifie son trajet et s'approche de lui, le heurtant maladroitement :
« Excuse-moi, ces chaussures... »
L'enfant se tait, il semble avoir peur. Il recule de quelques pas, comme s'il voulait fuir.
« Pourquoi pleures-tu ? Tu as besoin d'aide ?
— Mes chaussures, elles sont neuves..., bafouille l'enfant, qui a trouvé le courage de parler.
— Quoi ?
— J'ai dit que mes chaussures, elles sont neuves. C'est des chaussures anglaises...
— Où est ton père ?
— Je l'attends...
— Tu es sûr que tout va bien ?
— Oui... » Il n'en est pas sûr du tout, sa voix tremble.
« D'accord, maintenant je dois filer, dit Francesco en caressant ses cheveux bruns et lisses, comme pour les réchauffer. Mais en cas de besoin, appelle-moi... Tu me trouveras facilement, je serai en train de jouer... »

Ils ont pris place sur les sièges en cuir de la voiture et son père a conduit Alberto de Collecchio, leur village, jusqu'à la ville distante d'à peine dix kilomètres. La ville est grande, avec ses rues et ses parcs de stationnement, les couleurs des phares et des plantes. Alberto a vu la rue des sandwiches, la piazza Garibaldi avec la statue en bronze du héros des deux mondes, la rue des églises : c'était beaucoup mieux que de rester à la maison à lire les aventures du prince de Donegal ou à construire une voiture en Lego. C'était vraiment beau.
Mais à présent son père a disparu, il est invisible, il n'est pas là.
« Attends-moi, juste deux minutes... », lui a-t-il dit, et sa nouvelle chemise flottait, sa poitrine était une énorme cravate bleue.
« Pendant ce temps, regarde le match... Tu vois, lui, c'est Pasolini, le célèbre réalisateur... » Il lui a montré un homme qui courait, sombre et méchant. « Je vais t'acheter une glace... »
Mais Alberto n'a pas envie de glace, son estomac est noué. La glace, il la recracherait. Il ne voit jamais son père, qui est toujours en voyage d'affaires, et même pendant les quelques jours qu'ils passent ensemble avant que son père ne reparte pour l'Iran ou l'Indonésie, celui-ci disparaît et ne joue pas à la pâte à modeler ou aux cartes avec lui. Si c'est ça, il préfère jouer avec son ami Paolo.
Qui sait où il est en ce moment, Paolo. Qui sait ce qu'il fait. Paolo a une fossette sur le menton et une imagination de sorcier qui lui fait voir des ovnis partout, même dans les géraniums ou sous les escaliers. Il aurait préféré jouer avec Paolo.
L'enfant regarde le terrain, il essaie de chasser l'angoisse qui l'étreint, il se sent plus seul que jamais. Des dizaines de personnes courent sur l'herbe verte, toutes sortes de personnes, petites, grandes, grosses, chauves : ce ne sont pas des athlètes, on dirait plutôt une partie improvisée entre inconnus, ou entre célibataires et hommes mariés. Les contrôles sont approximatifs, les passes trop longues, les démarrages poussifs.
Une des équipes porte le maillot de Bologne, l'autre un maillot couleur violet stencil et des chaussettes montantes aux tons psychédéliques. On ne s'amuse guère, tout le monde joue sérieusement, mais parfois éclate un rire qui est comme un chant.
On croirait vraiment regarder des oisillons mécontents, en bande, qui se donnent des coups de bec et se font des blagues.

« Qu'est-ce que tu fais, là, en survêt' et chaussures de foot ? Aujourd'hui tu peux pas jouer avec tes amis, le terrain est réservé ! » hurle à Francesco un homme enveloppé dans un lourd manteau marron qui tranche avec la douceur printanière. Cela fait déjà quelques minutes qu'il l'observe avec intérêt, cherchant la connivence dans son regard.
« Je m'appelle Francesco Ferrari...
— Journaliste ?
— Oh non... J'ai joué à Parme, dans les équipes de jeunes...
— Qu'est-ce que tu veux ?
— C'est vous qui m'avez appelé. Moi, je serais resté à la maison... »
En entendant ces mots, l'homme prend un air mystérieux de comploteur : « C'est Mora qui t'envoie ?
— Oui, il m'a dit de demander un certain Franco Belli, un ami de M. Bertolucci...
— C'est moi. Je t'attendais, tu es en retard.
— Je suis venu dès que j'ai pu.
— Tu m'as l'air bien jeune...
— J'ai seize ans.
— On m'a dit que tu étais bon...
— C'est vous qui le dites...
— D'accord, à partir de maintenant tu es assistant opérateur, tu travailles avec M. Mauri. Répète après moi : qui es-tu ? »
Francesco est muet. L'homme insiste : « S'il te plaît, c'est important : qui es-tu ?
— Un assistant opérateur...
— Tu travailles avec qui ?
— Avec M. Mauri...
— Si on te demande pourquoi tu es arrivé en retard, tu réponds que tu devais transporter la caméra du plateau de Poggio Rusco à celui de Parme.
— Poggio Rusco, Parme..., répète Francesco tout bas.
— Bravo, tu apprends vite. Suis-moi.
— Je peux vous demander quelque chose ?
— Bien sûr.
— Vous êtes qui, vous ?
— L'arbitre. Et on a déjà deux buts de retard... »

La citadelle, forteresse bâtie pour défendre la ville de Parme contre les agressions extérieures, ne fut pourtant jamais utilisée dans ce but (mieux : la ville fut plusieurs fois occupée, et sans difficulté, par divers envahisseurs). Mais elle servit de prison ou de lieu de supplice pour les ennemis intérieurs.
À présent c'est un grand parc en forme de pentagone où les enfants viennent se promener avec leurs pères, un endroit plein de crèmes glacées, de petits chiens et de poussettes pour bébés. Il y a aussi des dealers, des gens qui jouent au tennis, qui courent. Et des footballeurs. De fait, au centre et sur le côté droit, entre la dalle en ciment pour jouer au basket, les vestiaires, les manèges et les parcours de course à pied, on trouve trois terrains de football parfaits, couverts d'une herbe clairsemée mais persistante, où souvent, en l'absence d'autres structures, s'entraîne la meilleure équipe locale : celle de Parme. Elle joue en série B, dans l'indifférence générale.
En ce jour de quasi-printemps, a lieu sur l'un des terrains un match entre l'équipe de tournage de Salò ou les Cent Vingt Journées de Sodome de Pier Paolo Pasolini et celle de 1900 de Bernardo Bertolucci.
Ils sont à quelques centaines de mètres du stade Tardini, mais on n'entend ni cris ni chœurs : Parme joue à l'extérieur, à Pescara. Le long de l'avenue bordée d'arbres qui traverse toute la ville, les rares bruits sont ceux des voitures qui circulent. Le dimanche de province sort peu à peu de sa somnolence.