+ Livre(s) de l'inquiétude - Fernando Pessoa
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Fernando Pessoa Livre(s) de l'inquiétude

Livre(s) de l'inquiétude de Fernando Pessoa,
traduit du portugais par Marie-Hélène Piwnik.

 

 

Présentation par Teresa Rita Lopes :

Livre(s) de l'Inquiétude, l'ouvrage le plus traduit de Fernando Pessoa, est aussi celui qui a été le plus dénaturé.
Or, on peut dire que c'est le livre de sa vie : il s'est appliqué à écrire ce journal intime tout au long de son existence, par le biais de trois auteurs interposés, Vicente Guedes, le Baron de Teive, et Bernardo Soares. Mais les introductions à la traduction française parue en 1999 aux Éditions Bourgois limitaient le livre à un seul auteur, Bernardo Soares, du fait que les éditions précédentes du texte en portugais n'avaient pas respecté le développement organique de ce Livre triple. De ce fait, les morceaux alternaient en mêlant le décadentisme des textes de Guedes à l'intense modernité des monologues de Soares. Or il est important de ne pas les confondre : chaque auteur vit sa propre vie qui est, à son tour, celle de son créateur. Leurs biographies, toutes différentes, sont clairement établies par Pessoa, qui a doué aussi chaque auteur-personnage d'un style propre. Lui-même n'a-t-il pas affirmé: "Je suis plusieurs" ?
Par ailleurs, la traduction du titre adoptée dans la précédente édition du texte aux Éditions Bourgois s'appuyait sur une création verbale, "Intranquillité", alors que le mot portugais Desassossego est tout à fait courant. On a donc choisi "Inquiétude", dont la référence à Pascal n'est pas absente.
N'ont jamais été insérés dans l'ouvrage les textes du Barão de Teive, le deuxième auteur de ce Livre(s), contredisant la décision de Pessoa qui, peu avant sa mort, les a inclus dans le dossier (qui se trouve à la Bibliothèque Nationale de Lisbonne) où il a réuni le matériel destiné à cette œuvre, craignant de n'avoir plus le temps de l'organiser.
On ne saurait pourtant ignorer que cette œuvre est un triptyque, ce qui lui confère sa vraie portée. Ses auteurs ne font que jouer, sur la scène de théâtre que l'œuvre de Pessoa aspire à être, le soliloque, à trois voix, de ce génial ventriloque. Il s'est déclaré, à travers les trois auteurs du Livre(s), "incompétent pour la vie". Et il nous fait assister aux monologues de ces personnages qui jouent devant nous leur théâtre intime où, à la façon de Mallarmé, dont Pessoa s'est réclamé, "il ne se passe, en fin de compte, rien".
Vicente Guedes, l'auteur du premier livre, appartient à la lignée de Des Esseintes, le protagoniste d'À Rebours, la bible des Décadents. Aristocrate sans argent, obligé de gagner sa vie comme employé de commerce - à l'instar de Pessoa -, il meurt tuberculeux et lègue son manuscrit à Fernando Pessoa pour que ce dernier le publie. On est tenté de dire que Fernando, poursuivi par la peur de mourir tuberculeux comme son père, le fait mourir à sa place... Son style rejoint celui des premiers textes de Pessoa, qui se mesure avec Mæterlinck, qu'il veut dépasser en "subtilité" (et j'ai prouvé qu'il a gagné son pari). Pessoa lui-même a appelé ce style "ultra-symboliste".
Le Barão de Teive (qui ne s'est manifesté à Pessoa qu'en 1928), aristocrate lui aussi, représente avec son Éducation du Stoïcien une rupture totale avec l'"ultra-symbolisme" de Guedes. Il a quelques affinités avec l'hétéronyme poète Ricardo Reis, dont le style dépouillé fait penser au sien. Il pousse à l'extrême sa philosophie, qui va jusqu'à vouloir se passer d'anesthésie quand il est amputé d'une jambe. Il se met à écrire son journal, comme s'il rédigeait un testament, au moment où il décide, sans raison apparente, de se donner la mort. Il aurait pu dire, comme Axël (personnage de la pièce homonyme de Villiers de l'Isle-Adam, que Pessoa a apprécié) : "La vie? Les serviteurs feront cela pour nous!" Si l'on admet que Pessoa fait mourir Guedes tuberculeux, comme son père, pour tromper la mort, on pourrait dire que Pessoa se sert de Teive pour se suicider à sa place.
Bernardo Soares, le plus connu des trois "demi-hétéronymes" (désignation de Pessoa), ne s'est manifesté qu'en 1929, six ans avant la mort de son auteur. Il est, comme les deux autres, un grand solitaire, mais pas un aristocrate. On dirait que Pessoa, en créant ce personnage, se projette lui-même, en plus insignifiant, dans le triple miroir qu'est, en fin de compte, Le Livre(s). Les deux autres sont des aristocrates qui ont une classe, une dignité qui manquent entièrement à Soares : celui-ci singe la situation d'employé de commerce de Pessoa (telle qu'elle lui est attribuée sur sa carte d'identité), mais à un degré inférieur : il n'est qu'ajudante, aide-comptable.
Soares est, pourtant, le plus séduisant des trois. Son écriture ondoyante nous hypnotise et nous secoue à la fois. Pessoa lui-même attire notre attention, dans un texte où il le compare à Teive, sur les traits de style qui différencient l'aristocrate de l'aide-comptable. Éternel promeneur solitaire à travers les rues de Lisboa, il réussit à nous communiquer, bien mieux que les hétéronymes qui se disaient "sensationnistes", toutes les sensations que déclenchent en lui aussi tant ce qu'il voit et entend, que ce qu'il ressent et pense. Aucune trace de modes littéraires. Il est tout à fait intemporel. Ses audaces, du point de vue du vocabulaire et des images, le projettent plutôt sur l'avenir de la littérature.
Soares a survécu à Pessoa : on le croise, souvent, dans les vieilles rues de Lisbonne, à cette heure, entre chien et loup, où elles exhalent toute leur mélancolie...