+ Héroïnes - Linda Lê
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Linda L Hrones

"Héroïnes" de Linda Lê.

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V. et sa correspondante avaient commencé à s'écrire durant les premières années du XXIe siècle. Au début, leurs échanges tournaient essentiellement autour de la célèbre chanteuse vietnamienne qui, au lendemain de la capitulation de Saigon, le 30 avril 1975, s'était exilée (enfuie) aux États-Unis puis en France. Non que la correspondante nourrît une véritable passion pour la célèbre chanteuse (de moins en moins célèbre parmi les Vietnamiens du Vietnam, mais toujours populaire auprès des émigrés), elle connaissait seulement quelques fragments de ses chansons, pour la plupart des poèmes mis en musique, des poèmes datant du XIXe siècle. Le répertoire de l'ancienne vedette de Saigon comptait aussi de nombreuses chansons senti- mentales, terriblement sirupeuses. La correspondante ne pouvait les écouter sans rire, bien que, malgré ses origines, elle ne comprît pas très bien le vietnamien (elle était née à Paris, mais ses parents venaient de Saigon, où ils avaient vécu jusqu'à la mort de Hô Chi Minh, le grand libérateur, disait toujours son père avec une pointe de causticité, non sans ajouter que cette disparition, laissant augurer que les communistes allaient remporter plus d'une bataille dans un très proche avenir, les fit réfléchir, eux, les bourgeois de Saigon, qui, bien à l'abri dans une enclave de la capitale du Sud-Vietnam, n'avaient jamais vraiment su ce qu'était la guerre, mis à part les moments où les viet-congs faisaient exploser des bombes sur les marchés ou à l'ambassade américaine. Elle ne fut pas pour rien non plus dans leur décision de se sauver au plus vite à l'étranger).

Peut-être la correspondante n'avait-elle aimé qu'un titre de la célèbre chanteuse, celui dont le thème était les errements d'un repris de justice. Quant à V., il était surtout sensible à la mélodie de ces chansons. Elle était due à un compositeur désormais d'un certain âge - il appartenait, tout comme la chanteuse, à la génération qui avait presque la trentaine en avril 1975. V., toutefois, n'avait pas relégué le compositeur au rang des vieilleries, car il avait beaucoup d'admiration pour l'étonnant alliage, que ce dernier avait réussi, entre une musique héritière des grandes traditions orientales et la musique pop. Très en vogue au Sud- Vietnam avant que Saigon ne tombât entre les mains des communistes du Nord, le savant mélodiste (et parolier), au lendemain de la réunification de son pays, désormais gouverné par de fanatiques défenseurs d'un peuple délivré de la mainmise impérialiste, ne devait plus être que le représentant de la décadence occiden- tale. Il n'avait pu s'échapper, en même temps que la chanteuse, à bord d'un des hélicoptères de l'armée américaine. Il parvint, pendant quelques années, à ne pas attirer l'attention de la police du nouveau régime, mais finalement se retrouva quand même dans un camp de rééducation, où il était supposé payer pour avoir eu, pendant la guerre, une influence corruptrice sur la jeunesse vietnamienne en la berçant de frivolités qui la détournaient des préoccupations patriotiques. Vingt-quatre mois de camp eurent tôt fait de le réduire à l'état de zombi. Il ne faisait aucun doute qu'il y aurait laissé sa peau si un cadre du Parti, tou- ché en entendant par hasard une des chansons qu'il avait composées naguère, n'était intervenu pour qu'il fût remis en liberté. Le hasard provoquant parfois des miracles, un autre cadre du Parti, le commissaire du quartier où il habitait, touché lui aussi en entendant sa fameuse chanson (que la correspondante aimait tant) sur les errements d'un repris de justice, ferma les yeux quand il apprit que, à peine libéré du camp, il se préparait à quitter clandestinement le pays par bateau, après avoir versé une somme faramineuse à un passeur et à des gardes-côtes, qui s'engageaient à ne pas tirer sur l'embarcation lorsque, aussi chargée que le radeau de la Méduse, elle tenterait, à la faveur de la nuit, de s'éloigner des eaux vietnamiennes et de gagner la haute mer.

Le savant mélodiste échoua d'abord en Malaisie puis, grâce au soutien de compatriotes réfugiés en Californie qui se rappelaient avec tant de mélancolie avoir dansé sur la musique de ses chansons, obtint l'asile politique aux États-Unis. Il y revit la chanteuse dont il avait fait la renommée, leurs groupies à tous deux ayant organisé, à San Diego, une rencontre dans un de ces restaurants vietnamiens où l'on dînait au son d'un orchestre qui jouait des morceaux dégou- linant de sentimentalité. Il y eut des cris d'émotion, des larmes. La chanteuse fut à deux doigts de s'évanouir. Le savant mélodiste improvisa un couplet au piano. L'assistance se souvint avec amertume des jours anciens, quand, du moins pour quelques-uns des témoins de ces retrouvailles, il était si doux de vivre à Saigon (les atrocités de la guerre n'étaient commises que par les communistes ; les Américains aidaient à sauvegarder un certain mode de vie, menacé par les sauvages du Nord).

La chanteuse et le mélodiste se promirent de retravailler ensemble, de former comme auparavant un couple de magiciens, décidés à enchanter leurs admirateurs, qui commençaient à prendre de l'âge, la jeune génération, celle de V. par exemple, se révé- lant assez insensible au talent du duo, considéré avant tout comme des vestiges de ce que le Vietnam avait compté de plus flamboyant pendant la guerre américaine. La chanteuse et le mélodiste, sans être tout à fait des gloires déchues, se voyaient désormais condamnés à se produire dans des salles de fête, des restaurants avec bastringues, où en réalité ils faisaient de l'animation, elle chantant d'une voix de plus en plus rauque (elle s'était mise, en Amérique, à fumer beaucoup), lui jouant sur des pianos désaccordés, tous deux tou- jours sur leur trente et un, lui en costume noir, elle en robe longue ou en tunique traditionnelle, mais il y avait quelque chose de si pitoyable dans leur allure qu'ils paraissaient plus comiquement endimanchés qu'élégants, il y avait quelque chose de si misérable dans l'expression de leur regard qu'il était impossible d'assister à l'un de leurs shows sans se sentir accablé, comme s'ils répétaient chaque soir la scène finale de Sunset Boulevard.

Ils avaient fini par incarner ce que la vie des émigrés vietnamiens en Amérique avait de plus triste : dans leur esprit, la ville de Saigon qu'ils avaient connue, la capitale du Sud où, d'après eux, c'était malgré tout la dolce vita, n'avait pas disparu, ils l'avaient recréée en Californie, ils essayaient d'y mener une existence qu'ils imaginaient semblable à celle qu'ils auraient menée s'ils avaient continué à fouler le sol natal. Ils n'avaient pas seulement recréé l'atmosphère de Saigon là où ils habitaient, tout ce qui faisait partie de leur quotidien, leur nourriture, la musique qu'ils écoutaient, les livres qu'ils lisaient, les prières faites à l'Éveillé, les renvoyait au passé, était sursaturé de nostalgie. Ils avaient certes émigré, ils avaient certes tourné le dos à leur patrie, puisque leur voyage en Amérique, à la fin des années 1970, était, ils le savaient, sans retour, du moins pour une grande partie d'entre eux, bien déterminés à ne jamais cautionner le nouveau gouvernement en revenant dans leur pays, car le nouveau gouvernement, issu de la victoire d'avril 1975, prétendument dévoué à la cause du peuple, avait, en réalité, instauré un pouvoir arbitraire, laminant tous les opposants. Ces irréductibles-là se disaient les véritables victimes de la guerre du Vietnam (ils soutenaient qu'il aurait mieux valu pour eux mourir sous une bombe, qu'il était bien plus cruel de survivre et de subir ce qu'ils avaient subi, bien plus cruel de voir leurs biens confisqués par les communistes, d'être contraints à l'exil, de devoir envisager un nouveau départ en terre étrangère, après avoir abandonné ce qui, pendant des années, avait cimenté leurs existences).

Les chansons du duo exacerbaient chez ces émigrés le mal du pays, même s'ils savaient que le Vietnam tel qu'il apparaissait dans leurs rêves, ce Vietnam qui, d'après eux, n'était pas loin d'être paradisiaque (ils ne voulaient se rappeler que les images d'un éden où tout respirait l'authenticité, la simplicité, où il n'y avait nulle part de mutilés de guerre, seulement des jeunes filles à la beauté gracile, où il n'y avait nulle part, au Sud, de dirigeants corrompus, seulement des porte- drapeaux de l'anticommunisme). Ces souvenirs les berçaient, atténuaient ce que leur haine avait de trop venimeux quand ils repensaient à ces belles années, à cette époque excitante où, bien que vivant à Saigon, ils n'ignoraient rien des dernières modes occidentales, donnaient des soirées au bord de leur piscine, écoutaient les disques de la célèbre chanteuse et du savant mélodiste, mais aussi les derniers tubes qui faisaient la joie de la jeunesse française ou américaine.

La célèbre chanteuse et son compositeur, malgré eux, appartenaient à ces temps révolus. Leurs chansons étaient encore appréciées, leurs apparitions applaudies, mais le public qui les ovationnait ne faisait plus partie des générations montantes. V., par exemple, avait grandi en entendant souvent à la maison la voix de la célèbre chanteuse glorifier, dans une chanson que le mélodiste (et parolier) avait composée en exil, un Vietnam orgueilleux de son passé, allié des États-Unis, un Vietnam en pleine renaissance une fois qu'il se serait débarrassé des idéologues responsables de l'exode de l'élite de la société, de la misère qui sévissait depuis des décennies, de la privation des libertés individuelles (la célèbre chanteuse, tout en continuant à enregistrer des chansons sentimentales, ses plus éclatants succès, accordait désormais des entretiens dans les journaux de l'émigration viet- namienne en Amérique pour faire remarquer qu'elle aimait aussi les textes engagés, se voulait l'apôtre des opprimés).

La réputation de la chanteuse avait  longtemps été très grande, non seulement parmi les exilés des États-Unis, mais aussi parmi les émigrés réfugiés en Europe. Dans l'esprit de V., qui vivait avec ses parents en Suisse romande, la célèbre chanteuse était indissociable des dimanches où sa mère préparait le déjeuner familial, conviant ses oncles, tantes et cou- sins à un repas qui était un rituel auquel personne, pas même V., n'osait se soustraire, alors que tout le monde s'y ennuyait et se plaignait de trop manger. La mère de V. mettait toujours les disques de la célèbre chanteuse, comme si sans ses chansons douceâtres (les autres, les chansons engagées, avaient moins la faveur des exilés, elles leur paraissaient rébarbatives, peu entraînantes, ils en approuvaient le contenu, mais au fond, elles ne les bouleversaient pas), comme si, donc, sans ces chansons mièvres, le festin du dimanche n'aurait aucune saveur. Parfois, une tante reprenait un couplet et le fredonnait d'une voix minaudière. Parfois aussi, quelqu'un, pour faire bonne mesure, demandait à écouter les chansons politiques, les invités faisaient chorus, mais ils avaient beau tendre l'oreille, ils n'étaient pas touchés, ils s'assoupissaient, dodelinaient de la tête en regrettant de s'être gavés de bonnes choses.

Tout ce que V. savait du vietnamien lui venait des refrains de la célèbre chanteuse. Avec ses cousins, et ses cousines, il parlait français. Même ses oncles et tantes, qui saisissaient tous encore très bien les finesses de leur langue maternelle, mettaient un point d'honneur à s'exprimer dans un français châtié, s'abstenant de transmettre ce qui leur restait du vietnamien à leurs enfants, de peur qu'ils ne fussent pas de purs produits de l'Helvétie. Comme beaucoup d'émigrés, ils étaient souvent visités par ce cauchemar que V., plus lettré que ses oncles et ses tantes, qualifiait de conradien : ils rêvaient qu'ils ouvraient la bouche pour se présenter dans l'idiome de leur nouvelle patrie et, du fond de leur gorge, il ne sortait qu'un son guttural, presque un râle inaudible. V. s'était longtemps dit qu'il y aurait des volumes entiers à écrire sur le rapport que ces exilés, des scientifiques dans leur grande majorité, entretenaient avec la langue qu'ils avaient dû, pour certains d'entre eux, apprendre très vite en arrivant dans le pays qui les avait accueillis. Et V., lorsqu'il avait commencé à rédiger sa thèse sur la notion d'impossibilité dans l'œuvre de Kafka, pensait à part soi que c'était une véritable absurdité, cette idée qu'il avait eue de consacrer quelques années de sa vie à un écrivain sur lequel tant et tant de pages de commentaires avaient été publiées. C'était, de plus, une absurdité un peu prétentieuse car, pour en imposer, il avait intitulé son travail : Kafka ou la littérature comme questionnement aporétique. Bien entendu, au bout d'une année, il comprit qu'il faisait fausse route. Il passa une autre année enfermé dans sa chambre, à écouter les disques non de la célèbre chanteuse mais de Gil Scott-Heron, surtout la chanson « The Revolution Will Not Be Televised », en se demandant comment il allait sortir de l'impasse où il s'était fourvoyé.