Nom

Johann Friedrich von Allmen (à l’état-civil Hans Fritz von Allmen, mais il a voulu se débarrasser du fond paysan et a choisi des prénoms plus distingués).

Age

"Il devait avoir un peu plus de la quarantaine. Son visage bien taillé aurait mérité un nez un peu moins plat. "

Cadre Familial

Son père, Kurt Fritz von Allmen, était ingénieur agronome ; mort à soixante-deux ans, il a oublié de laisser un testament et a donc tout laissé à son fils, qui l’a dilapidé. « De son vivant, il éprouvait la fierté que son fils fasse des études, et celle de pouvoir lui permettre de mener une bien meilleure vie que la sienne. » Il gagnait sa vie en « achetant systématiquement et à bon marché les terrains agricoles proches de la ville pour les revendre ensuite à prix d’or lorsqu’ils étaient devenus intéressants pour l’économie et la politique. Contrairement à Allmen, c’était un homme perspicace, qui savait manier l’argent, mais n’avait aucun entregent. » La mère d’Allmen était une « femme douce, toujours souffreteuse et morte de bonne heure », totalement inféodée aux opinions et aux habitudes de son mari. Allmen n’en avait pas gardé de grands souvenirs.

Domicile

Autrefois dans la villa Schwarzacker, désormais dans la maison de jardinier de celle-ci, à laquelle se rattache une serre (où se trouve la bibliothèque d’Allmen), depuis qu’il a vendu la villa à une société de gestion de biens (l’entreprise n’est ouverte que le jour et en semaine, raison pour laquelle Allmen l’a choisie).

Repas

Fréquents, et lorsque l’argent devient juste, Carlos prépare ses « repas de mal du pays » : haricots noirs, frijoles. Accompagnés de guacamole, de boulettes de viande hachée grillées (qui disparaissaient toutefois elles aussi lorsqu’il était encore moins en fonds) et de galettes de maïs, tortillas. Ce ne sont cependant pas les mets préférés d’Allmen. Comme Carlos ne

Boissons

Margaritas avant l’opéra. Bordeaux. Le soir, parfois, une bière au bar du Confédération. Jamais rien qui sorte du minibar. Car boire de l’alcool est pour lui «un acte public. Une condition qui était remplie si au moins une deuxième personne y participait.

Ne fût-ce que pour servir. Il tenait ça de son père, qui, après sa première cuite et l’effroyable gueule de bois qui l’avait suivie, avait dit : ‘Tu as le droit de picoler. Mais jamais tout seul.’ » Au réveil, le matin, Allmen boit toujours le contenu d’une théière que Carlos pose près de son lit. Pour son petit-déjeuner quotidien, au Viennois, à dix heures et demie, il boit ensuite deux, parfois trois tasses de café crème.

Habitudes et particularité

Distribue les pourboires, en dépit de sa dèche permanente : il a appris « à investir le peu d’argent dont il disposait pour entretenir sa réputation de solvabilité plutôt que son train de vie ». Il fait sa « tournée » à chaque fois qu’il revient en fonds, pour payer ses dettes et ses ardoises et pouvoir fréquenter de nouveau « son fleuriste, son coiffeur et son libraire ». C’est un pianiste « talentueux, mais un peu dilettante », propriétaire d’un demi-queue Bechstein (mais cela ne durera pas). Se fait transporter dans le taxi de M. Arnold, une Fleetwood Cadillac de 1978 (M. Arnold a la gentillesse d’ôter son enseigne de taxi sur le toit). « Le plus souvent, Allmen parvenait à fermer les yeux sur les faits désagréables jusqu’à ce qu’ils disparaissent de sa conscience ». Lorsqu’il descend à l’hôtel, Allmen emporte toujours ses pantoufles de voyage. Avant l’opéra, il boit toujours deux margaritas au Goldenbar, où il a sa place attitrée tout au bout du comptoir. Après l’opéra, en temps normal, il va manger un petit quelque chose au Promenade.

Comment un héritier millionnaire peut-il devenir un charmant escroc en faillite permanente ?

Allmen fréquente une « Boarding School » exclusive du Surrey, dans lequel son père l’a envoyé, à sa demande, lorsqu’il avait quatorze ans : « Allmen voulait échapper a l’air vicie de sa famille paysanne et nouveau riche.

Là-bas, « le traitement des dettes était inscrit dans la partie officieuse de la formation. Elles n’avaient rien de déshonorant. Au contraire, en avoir quelques-unes nourrissait une réputation. Le règlement de l’école fixait, pour des raisons pédagogiques, une limite a l’argent de poche des élèves, ce qui avait donné naissance à un circuit de prêt fort animé. On fanfaronnait avec ses dettes, on admirait ceux qui avaient les plus élevées, on les reportait, on les remboursait à tempérament, mais on s’en acquittait toujours avec élégance et nonchalance. » Au cours de cette période et par la suite, il mena « la vie d’un étudiant globe-trotter jusqu’à ce que le fondé de pouvoir de son père l’informe de la mort subite de ce dernier. » Par la suite, il dilapida les millions dont il avait hérité. Et « lorsque les difficultés financières d’Allmen le forcèrent à vendre, il quitta son statut d’acheteur pour celui de fournisseur » dans la boutique d’antiquités de Jack Tanner. « Il vendait régulièrement à Tanner des éléments de sa collection. Il était certes radin, mais sa discrétion compensait la générosité qui lui manquait.

Au fil du temps, la réserve de pièces auxquelles Allmen pouvait renoncer fut tellement réduite qu’il commença à aller chercher, sur les marchés aux puces et dans les boutiques de province, des pièces qu’il pourrait revendre. Mais la politique des prix adoptée par Jack pesait si lourd sur la marge d’Allmen qu’il fut contraint de chercher une autre solution. Il la trouva par hasard, dans une boutique d’antiquités en Alsace.

Il acheta une petite statue de la Vierge, et tandis que le vendeur était absorbé dans son travail d’emballage, Allmen se dit : ca serait le moment de barboter sans me faire voir le petit groupe de figurines de Rosenthal, si je voulais. Et puis il le voulut. »

Au bout du compte, Allmen doit vendre sa Villa Schwarzacker bien aimée et s’installer dans la maison de jardinier : « Il était fier du marchandage réalisé autour de la maison du jardinier. Lorsqu’il finit par devoir vendre aussi la villa Schwarzacker – un nom qui signifiait ‘le champ noir’ et qu’il avait choisi en hommage au champ qui, jadis, avait constitué la base de la fortune dont il avait hérité –, l’idée lui était venue de l’adjuger a l’intéressé qui accepterait de lui accorder un droit d’occupation à vie. Plusieurs candidats en avaient accepte le principe, mais il avait finalement accordé la vente à la société de gestion de biens, séduit par l’idée qu’il serait tout seul la nuit et les week-ends. Et parce que le patron de l’entreprise avait accepté de lui laisser la plus grande partie des parois de livres que contenait la bibliothèque. » Il fait adresser tout son courrier à une boîte postale : il préfère que ses créanciers ne sachent pas où il habite.

Mais un jour arrive une lettre d’un certain Dörig, un homme grossier et brutal auprès duquel il a aussi des dettes : « 12 455, intérêts inclus. Dernier délai mercredi !! Sans ça… !!! » Signé : « H. Dörig ». Impossible d’évacuer cela aussi facilement que les autres problèmes : « Pour être honnête avec lui-même – ce qui arrivait très rarement dans la vie d’Allmen –, il devait admettre qu’il était passablement au bout du rouleau. Non, pas passablement. Il était au bout, point à la ligne. »

Au cours de l’une de ses soirées à l’opéra, Allmen fait enfin la connaissance de Joëlle, dite Jojo. « Elle devait approcher la quarantaine ; elle n’était pas particulièrement belle, mais elle savait le dissimuler avec habileté. Sa frange en rideau un peu gonflée à la naissance des cheveux lui tombait jusqu’à la racine du nez et dissimulait son front bas. Les petits yeux serrés, mais d’un admirable vert émeraude, étaient agrandis par des traits d’eye-liner élancés. Elle avait une jolie silhouette de garçonne et se déplaçait avec la grâce d’une danseuse, même dans la foule des spectateurs qui affluaient vers leurs sièges. »

Jojo est son accompagnatrice imprévue à la première de Madame Butterfly de Puccini : c’est elle qui, ce soir-là, occupe la deuxième place, à côté d’Allmen, celle qu’il sous-loue d’ordinaire à Jack Tanner. Et ce n’est pas tout : comme une lionne ramenant sa proie, elle le traîne dans la villa que son père possède au bord du lac.

Poussé par sa vessie et ses insomnies (mais aussi perturbé par le ronflement de Jojo et par le fait que « l’attirance qu’il s’était d’abord imaginée, et sans laquelle il ne pouvait partager le lit d’une femme, s’était dissipée »), il explore la villa ; il ne trouve pas de toilettes, « mais une pièce aux dimensions a peu près identiques a celles de la chambre de Jojo. C’était d’ailleurs sans doute une ancienne chambre à coucher, dont elle partageait la salle de bain avec la première. On en avait fait une salle d’exposition. L’éclairage qu’Allmen avait mis en marche provenait de simples vitrines de verre semblables à celle que l’on avait placée devant la porte. Elles étaient groupées comme des aquariums devant un siège en cuir solitaire face auquel se trouvait une petite table de verre. Elles contenaient une collection de verres Art nouveau. Des vases, des lampes, des coupes. De toute évidence, même pour Allmen, qui n’était pas franchement un spécialiste des verres de cette période –, elles étaient toutes de la main du légendaire Émile Gallé. […] Il se dirigea sans hésiter vers la vitrine ou se trouvaient les coupes aux libellules. Elle était verrouillée, mais la clef était dans la serrure. »

Comment Allmen aurait-il pu résister ? Peut-être l’aurait-il fait s’il avait su tout ce qui l’attendait.

Comme nous tous, Allmen a ses préférences et ses aversions. En voici un choix concis, mais notable.

Allmen a une petite liste de nécessités vitales, parmi lesquelles figurent entre autres l’abonnement aux premières d’opéra (son père louait déjà ses places au parterre, cinquième rangée centre) et sa chaîne hi-fi high-tech. Il a aussi un moment privilégié à l’hôtel : « Il était de retour, ce moment qu’il aimait tellement à l’hôtel : se réveiller dans la pénombre d’une chambre étrangère et ne pas savoir ou l’on est. Dans quelle ville, dans quel pays, sur quel continent. En ouvrant les yeux, les images de l’espace ou l’on se trouve sont presque encore comme les fragments d’un kaléidoscope, peu avant qu’ils ne se rassemblent pour former un tableau et que l’énigme ne se résolve. » Il a coutume de faire une demi-heure de sieste quotidienne (cela lui fait prendre chaque jour conscience du « privilège d’être rentier », il nomme cela, avec amour, « sécher la vie ».) « Rien n’était plus délicieux que de tirer les rideaux pour barrer la vue sur toute l’activité extérieure, de se glisser en sous-vêtements sous l’édredon frais et d’épier, les yeux mi-clos, les lointains bruissements du monde. Pour sortir peu après, étonné et anime, du sommeil léger de l’après-midi. » Il aime les commérages, mais « l’idée d’en propager lui-même ne lui serait jamais venue. » Et Allmen apprécie les chauffeurs de taxi silencieux, comme le sien : « M. Arnold faisait partie des chauffeurs de taxis qui ne parlent que lorsqu’on leur pose une question.

Il n’assommait pas plus ses clients avec ses problèmes politiques ou idéologiques qu’avec ses histoires de circulation. »

Allmen méprise toute forme de violence. Y compris verbale. Il méprise en outre les bonnes affaires : « Elles n’étaient pas dignes de lui, et n’auraient du être dignes de personne. Les choses devaient coûter ce qu’elles valaient, tout le reste était pitoyable. » Allmen a bien un permis de conduire, mais n’aime guère prendre le volant (« même la tenue d’un volant lui paraissait aussi dégradante que l’accomplissement de n’importe quel travail susceptible d’être mieux accompli par une personne rémunérée a cette fin. »). Et même des années plus tard, il continue à haïr le souvenir des parties de chasses au cours desquelles son père, autrefois, faisait tonner sa carabine et où le petit Fritz n’avait plus qu’à pleurer la disparition d’un nouveau petit lièvre, d’un chevreuil ou d’une perdrix. »

Johann Friedrich von Allmen est le héros récurrent du nouveau roman de Martin Suter, Allmen et les libellules. Dans sa première interview exclusive, Allmen donne des détails piquants sur sa vie et raconte comment il s’est retrouvé par hasard dans sa première affaire.

Vous aimez le luxe.

Le luxe est l’une de mes très grandes faiblesses.

Quel est votre luxe préféré ?

L’après-midi, j’ai coutume de m’allonger une demi-heure. Cette petite sieste ne me redonne pas seulement un peu de fraîcheur, elle me fait aussi prendre conscience chaque jour du privilège qui s’attache à ma situation de rentier. Dormir lorsque le reste du pays s’adonne à une activité utile me procure, même après toutes ces années, un plaisir que je n’ai pour le reste ressenti qu’en séchant les cours. J’appelle ça « sécher la vie ». Il n’y a rien de plus délicieux que de tirer les rideaux pour barrer la vue sur toute l’activité extérieure, de se glisser en sous-vêtements sous l’édredon frais et d’épier, les yeux mi-clos, les lointains bruissements du monde. Pour sortir, peu après, étonné et animé, du sommeil léger de l’après-midi.

Et que signifie lire, pour vous ? La lecture est-elle un luxe, elle aussi ?

Lire est la manière la plus simple, la plus efficace et la plus belle d’échapper à son environnement. Mon père, que je n’ai jamais vu un livre à la main, avait un grand respect pour ma passion. Il admettait toujours la lecture comme excuse pour les nombreuses fois où je manquais à mes obligations. Et ma mère, cette femme douce, toujours souffreteuse et morte de bonne heure, dont je n’ai gardé que de vagues souvenirs, acceptait toutes les excuses que son mari acceptait. 
Aujourd’hui encore, je lis tout ce qui me passe entre les mains. Littérature du monde, classiques, nouveautés, biographies, récits de voyage, prospectus, modes d’emploi. Je suis un client habituel de plusieurs bouquinistes et il m’est déjà arrivé de demander à un taxi de s’arrêter devant un immeuble le jour où l’on ramassait les encombrants, et d’en revenir avec quelques livres.Une fois que j’en ai commencé un, aussi mauvais soit-il, je ne peux m’empêcher d’aller jusqu’au bout. Je ne le fais pas par respect envers l’auteur, mais par curiosité. Je crois que chaque livre avait son secret, ne fût-ce que la réponse à la question de savoir pourquoi il avait été écrit. Et c’est ce secret que je dois éventer. Pour être précis, je n’ai donc pas d’addiction à la lecture – je suis un toxicomane du secret.

Au début de l’affaire mystérieuse dans laquelle vous jouez le rôle principal, il y a une lettre contenant cette phrase lapidaire : « « 12.455, intérêt inclus. Dernier délai mercredi !! Sans ça… !!!  H. Dörig ». Ouvrir cette lettre était une entorse à vos habitudes.

J’ai effectivement pour principe de ne pas ouvrir de lettres dans lesquelles je soupçonne un contenu désagréable. Je garde ainsi la sérénité dont j’ai besoin dans ma situation.

Une situation très embarrassante : vous n’aviez pas d’argent et les créanciers vous harcelaient.

Autant je me débrouille mal avec l’argent, autant je maîtrise le maniement des dettes. J’ai appris cela pendant ma période à Charterhouse, la Boarding School exclusive du Surrey où mon père m’a envoyé, à ma demande, à l’âge de quatorze ans. Je voulais échapper à l’air vicié de ma famille paysanne et nouveau-riche. À Charterhouse, le traitement des dettes était inscrit dans la partie officieuse de la formation. Elles n’avaient rien de déshonorant. Au contraire, en avoir quelques-unes nourrissait une réputation. Le règlement de l’école fixait, pour des raisons pédagogiques, une limite à l’argent de poche des élèves, ce qui avait donné naissance à un circuit de prêt fort animé. On fanfaronnait avec ses dettes, on admirait ceux qui avaient les plus élevées, on les reportait, on les remboursait à tempérament, mais on s’en acquittait toujours avec élégance et nonchalance.

Mais il n’y avait guère d’élégance dans la mise en garde de Dörig. Comment a-t-on pu en arriver là ?

Dès le début, les revenus de mon héritage n’ont pas suffi à combler mes besoins croissants en capitaux, et le fondé de pouvoir de mon défunt père n’a pas tardé à jeter l’éponge avec agacement. Lui ont succédé une série de conseillers que j’ai moi-même choisis et dont les recommandations ont propulsé vers le haut non pas mes revenus, mais mes besoins pécuniaires. J’ai bientôt été contraint de financer mon train de vie et ses nouvelles acquisitions – outre la villa Schwarzacker, il y avait des appartements à Paris, Londres, New York, Rome et Barcelone – en me séparant de valeurs moins spectaculaires, mais plus stables, que j’avais héritées de mon père. Et lorsque cette réserve est elle aussi arrivée à son terme, je me suis financé par des ventes – le plus souvent précipitées – de ces mêmes acquisitions récentes. D’abord les biens immobiliers, puis les meubles, puis les objets de collection, puis, peu à peu, les objets indispensables, de moins en moins nombreux, de ma vie d’autrefois.

C’est-à-dire ?

L’abonnement aux premières de l’opéra est un autre point central sur la liste de mes nécessités vitales. Seul celui qui ne peut plus se permettre ce genre de choses est vraiment en faillite. Du vivant de mon père, déjà, j’occupais deux des places les plus convoitées, au centre de la

cinquième rangée, au parterre. Mon père investissait alors plus de quatre mille francs suisses annuels, sans se plaindre, puisqu’ils s’inscrivaient dans les dépenses éducatives destinées à son fils. Il m’a accompagné une fois pour une première de la Flûte enchantée, mais a dû quitter sa place peu après l’ouverture, après un accès de toux obstinée. Aujourd’hui, les deux places coûtent le double et portent toujours le nom de Johann Friedrich von Allmen. Depuis le début de cette saison, je sous-loue toutefois la deuxième. L’une de mes nombreuses relations éloignées, Serge Lauber, un banquier d’investissements, m’a proposé six mille francs en liquide, de la main à la main. Une offre que je pouvais difficilement refuser dans ma situation : elle me finance plus de la moitié de son propre abonnement. Abonnement dont le règlement est dureste en souffrance depuis le début de la saison, sans qu’on me l’ait rappelé jusque là. Avec des abonnés depuis tant d’années et d’anciens sponsors généreux, on fait preuve de patience.

C’est lors d’une soirée à l’opéra que vous faites la connaissance de Joëlle, dite Jojo, la fille du financer Hirt, un homme très vieux et très riche.

Ce n’est pas une femme particulièrement belle, mais elle savait le dissimuler avec habileté. C’est plus tard, seulement, que j’ai lu sur son visage les traces d’une vie qui avait connu trop de soleil, trop peu de sommeil, trop d’amusement et trop peu d’amour. Le soir de cette humide journée d’automne, on donnait la première de Madame Butterfly de Puccini.

Et c’est par le biais de Joëlle que vous avez été entraîné dans une affaire dangereuse autour de cinq coupes à motifs de libellule. Ces coupes vous ont même valu de vous faire tirer dessus, Vous avez dû, pour des raisons de sécurité, aller loger à l’hôtel.

La vie dans la maison du jardinier était devenue trop dangereuse. J’ai choisi le Grand Hôtel Confédéré, un cinq-étoiles élégant, quoique un peu poussiéreux, dans le centre-ville. Je connaissais le directeur, qui avait jadis présidé aux destinées du République, à Biarritz. En des temps plus favorables, j’y étais un habitué que l’on accueillait à bras ouverts. J’avais eu l’intention de réserver une chambre normale, mais j’y ai renoncé, craignant que cette modestie inhabituelle ne puisse être mal interprétée et nuire à ma réputation de solvabilité. Je demandai une junior suite. L’hôtel était certes un peu trop près de mon logement à mon goût, mais tellement international que je pouvais m’y croire quelque part dans le vaste monde Et j’ai retrouvé ce moment que j’aime tellement à l’hôtel : me réveiller dans la pénombre d’une chambre étrangère et ne pas savoir où je suis. Dans quelle ville, dans quel pays, sur quel continent.

Un très bon moment à l’hôtel, tout au contraire de la nuit que vous avez dû passer un peu plus tard à l’hôtel Seeschloss. C’est là que devait être remis l’argent liquide censé mettre un terme définitif à l’affaire et à vos problèmes.

Le Seeschloss était un terne bâtiment des années soixante-dix, situé dans un cadre à couper le souffle, si l’on veut croire les cartes postales disposées à la réception. Cela sentait le café-filtre recuit qui s’évaporait sur la plaque chauffante. Au buffet, le plateau de charcuterie avait l’air d’avoir passé toute la nuit sur place.

L’une des passions d’Allmen est la lecture et la découverte de secrets dans les livres. Un coup d’œil dans la bibliothèque d’Allmen 

« Allmen était un toxicomane de la lecture. Cela avait commencé des ses premiers pas dans le livre. Il avait rapidement constaté que lire était la manière la plus simple, la plus efficace et la plus belle d’échapper à son environnement. Son père, qu’il n’avait jamais vu un livre à la main, avait un grand respect pour la passion de son fils. Il admettait toujours la lecture comme excuse pour les nombreuses fois ou son filius manquait à ses obligations. Et sa mère, cette femme douce, toujours souffreteuse et morte de bonne heure, dont Allmen n’avait gardé que de vagues souvenirs, acceptait toutes les excuses que son mari acceptait. Aujourd’hui encore, Allmen lisait tout ce qui lui passait entre les mains. Littérature du monde, classiques, nouveautés, biographies, récits de voyage, prospectus, modes d’emploi. C’était un client habituel de plusieurs bouquinistes et il lui était déjà arrivé de demander à un taxi de s’arrêter devant un immeuble le jour ou l’on ramassait les encombrants, et d’en revenir avec quelques livres. Une fois qu’il en avait commencé un, aussi mauvais fût-il, Allmen ne pouvait s’empêcher d’aller jusqu’au bout. Il ne le faisait pas par respect envers l’auteur, mais par curiosité. Il croyait que chaque livre avait son secret, ne fût-ce que la réponse a la question de savoir pourquoi il avait été écrit. Et c’est ce secret qu’il devait éventer. Pour être précis, Allmen n’avait donc pas d’addiction à la lecture – c’était un toxicomane du secret. »

Dans la bibliothèque d’Allmen :  

Georges Simenon, Portrait-souvenir de Balzac.

« Il tenta de penser à autre chose à l’aide du commissaire Maigret, une recette qui fonctionnait normalement à coup sûr. Mais la trame policière de l’histoire lui rappela trop sa propre affaire. Pour ne pas quitter Simenon et s’avouer vaincu, il se replia sur son Portrait-souvenir de Balzac, Balzac qui, d’ordinaire, parvenait à tous les coups à l’emporter dans un autre monde. Mais ce jour-la, ni Balzac ni Simenon n’arrivèrent à renvoyer dans leurs limites les images de cette journée. »

Pessoa, Le Livre de l’Intranquillité.

« Il n’était pas fréquent que la lecture d’un livre ne parvienne pas à changer les idées d’Allmen. Sa soif de lecture – il ne se faisait aucune illusion sur ce point – avait toujours été sa méthode pour échapper à la réalité en se réfugiant dans une autre. Mais cette fois, son repaire ne tenait pas. Au bout de quelques pages du Livre de l’Intranquillité, dans lequel il choisissait régulièrement des aphorismes qui éclairaient un instant sa journée, il dut se rendre à l’évidence que ce n’était certainement pas d’intranquillité qu’il avait besoin aujourd’hui.»

Maurice Pons, Les Saisons.

« Entre toutes ses retraites imaginaires, il appréciait particulièrement l’univers des Saisons de Pons, et lui-même dans sa serre transformée en bibliothèque se laissait aller à des rêveries baroques. »

Friedrich Dürenmatt, Justice.

« Il trouvait que son aventure aurait pu être écrite par son illustre compatriote Dürenmatt, avec le caractère grotesque et la tournure tragique que le meurtre de Jack Tanner lui faisait prendre, mais il aurait préféré ne pas en être le personnage principal. »

Carlos

La relation entre Allmen et Carlos « avait toujours été teintée de distance respectueuse. Bien qu’ils aient vécu depuis des années sous le même toit, aucune amitié ne s’était jamais installée entre eux. Une complicité, certes. Mais pas d’amitié. Carlos avait un sens affirmé de la distance, tant physique qu’émotionnelle, qui s’imposait entre eux de son point de vue. Lorsque Allmen la franchissait, Carlos savait la rétablir aussitôt. »

Carlos ne buvait jamais d’alcool. Son père en était mort quand Carlos avait cinq ans – il était le plus jeune de ses six frères et sœurs. Noyé dans un fossé ou il dormait, ivre mort, sans même avoir remarqué qu’il s’était mis à pleuvoir des trombes. L’un des rares détails personnels qu’il avait un jour confiés à Allmen. »

Emile Gallé, né en 1846 et mort en 1904, est un des pionniers de l’Art Nouveau et le fondateur de l’Ecole de Nancy.

Célèbre pour sa verrerie, mais également ébéniste et céramiste, passionné par les sciences naturelles, il souhaite par le biais des arts appliqués faire rentrer la nature dans tous les foyers : monde végétal (ginkgo, ombelle, berce du Caucase, nénuphar, chardon, cucurbitacée…) et animal (libellules) ornent le verre soufflé des lampes, des vases, de la vaisselle, des bijoux qui sortent des ateliers Gallé. Récompensé aux expositions universelles de 1878, 1889, 1893, Gallé a créé des pièces inestimables activement recherchées par les collectionneurs. S’intéressant aux insectes emprisonnés dans la résine, Gallé parvient à réaliser en 1903 une coupe en verre soufflé où il inclut une libellule mouchetée.

Martin Suter est né à Zurich en 1948

Après avoir été publicitaire à Bâle, il multiplie les reportages pour Géo, il est devenu scénariste pour le cinéaste Daniel Schmidt et a écrit des comédies pour la télévision. Depuis 1991 il se consacre à l’écriture de romans qui sont devenus de véritables best-sellers. Il vit entre la Suisse, l'Espagne et le Guatemala. Small World a obtenu le prix du Premier Roman dans la catégorie «romans étrangers». Il vient d’être adapté au cinéma avec Gérard Depardieu et Nathalie Baye. Un ami parfait a été adapté au cinéma en 2006, sous le même titre, par Francis Girod et deux autres de ses romans sont en cours d’adaptation. Martin Suter a également contribué au dernier album de son compatriote le musicien Stefan Eicher, pour qui il a écrit les textes de trois chansons sur Eldorado (2007) et travaillé au projet d’une comédie musicale.

Premier Chapitre

Avec cette lumière grise, tout paraissait plat et inanimé. L’aube était immobile.

Il faisait froid dans la bibliothèque en verre d’Allmen. Peut-être aurait-il dû allumer un feu. Mais sa dernière tentative, l’hiver précédent, avait si pitoyablement échoué qu’il s’en abstint. Il resta dans son fauteuil de lecture, sans lire, à frissonner. Cela aussi lui était égal.

Les pieds du piano avaient laissé trois profondes empreintes. Même cette vision ne déclencha rien en lui. Rien, sinon une indifférence paralysante.

Il ne savait pas combien de temps s’était écoulé depuis qu’il avait vu Carlos, en manteau et bonnet de laine, marcher vers la maison. Il l’avait entendu monter l’escalier à grands pas, puis le redescendre peu après. Carlos n’avait pas regardé à l’intérieur. N’ayant pas vu de lumière, il supposerait forcément qu’Allmen était au Viennois. Comme chaque matin à cette heure-là.

Il vit alors Carlos qui s’activait dehors. Il portait sa tenue de travail, avec un autre bonnet de laine, plus ancien, et une veste d’ouvrier généreusement rembourrée.

Allmen s’assoirait simplement ici et attendrait qu’il vienne préparer le déjeuner. Il irait le voir dans la cuisine et dirait :

– Carlos ?

Et Carlos répondrait :

– ¿ Qué manda ?

Alors il dirait :

– Nous y sommes, j’ai besoin de las libélulas.

Et au cas où il les sortirait, Allmen procéderait exactement comme dans son plan. Et dans le cas contraire ? Peu importait aussi.

Il s’était certainement un peu endormi lorsqu’il entendit des bruits en provenance de la cuisine. Il faisait encore plus sombre. La neige tomberait d’un instant à l’autre.

Allmen s’arracha à son fauteuil. Lorsqu’il passa devant l’endroit où l’arrière de la serre donnait sur un buisson épais et élevé, il eut l’impression que quelque chose y avait bougé.

Les arbres du parc y étaient denses et sombres. Les troncs des grands sapins et des épicéas émergeaient d’un sous-bois presque impénétrable fait d’ifs et de fougères. Parfois, Allmen en voyait sortir ou disparaître l’un de ces renards citadins qui cherchaient leur pitance dans les

jardins et sur les terrasses du quartier des villas.

Il recula, s’adossa contre la paroi de verre et regarda l’emplacement en question. Un coup violent l’atteignit à la poitrine. En tombant, il entendit un « plop » sourd et ressentit une douleur à l’occiput.

À paraître: